À quelques encablures de la frontière slovène, dans les tréfonds de l’Italie septentrionale, la province d’Udine coule des jours heureux. Recluse dans l’exil géographique, la région ne souffre pas de l’isolement. Elle jouit même d’un territoire aux traits variés, exploitant au (...)
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À quelques encablures de la frontière slovène, dans les tréfonds de l’Italie septentrionale, la province d’Udine coule des jours heureux. Recluse dans l’exil géographique, la région ne souffre pas de l’isolement. Elle jouit même d’un territoire aux traits variés, exploitant au mieux son potentiel touristique. Mais aux confins de la botte transalpine, le Frioul ne vibre pas au rythme des chants de ses tifosi. S’il arbore fièrement le patrimoine national de la Renaissance, il porte aussi l’héritage germanique d’un côté, slave de l’autre. Une influence qui explique sa notoriété grandissante auprès des industriels, qui viennent tirer parti d’un secteur fructueux. Ici, le travail prime sur la passion du football, que la population délaisse au profit du business. Mais parmi ces producteurs locaux, la famille Pozzo tire son épingle du jeu. Propriétaire de l’Udinese Calcio depuis 1986, elle a su en faire un véritable modèle sportif.
Au sommet de la pyramide, Giampaolo Pozzo, héritier incontournable de la lignée. Célèbre entrepreneur régional, il dirige le gouvernail d’un navire qu’il a longtemps vu vaciller dans les eaux troubles du football italien. À cette époque, scandales et matchs truqués alimentent déjà le tableau noir de la Serie A, qui voit en Milan le dernier maillon fort d’un championnat qui se décrédibilise peu à peu. C’est dans cet environnement particulier que Pozzo cherche à se distinguer. Mais face au géant lombard, son petit club provincial semble bien démuni. Devant la fantasque suprématie de Silvio Berlusconi, le boss de l’Udinese va bientôt devenir une référence nationale.
Le déclic survient en 1998. À la suite d’un parcours remarquable, l’Udinese accroche la troisième place du championnat. Meilleur buteur de l’exercice, Oliver Bierhoff catapulte son équipe sur la scène européenne. Débarqué d’Ascoli, méconnu du grand public, l’avant-centre allemand reste l’un des premiers transferts les plus rentables de la formation du Frioul. En trois saisons, ses 57 réalisations lui ouvriront les portes de la Mannschaft, avant de s’envoler pour l’AC Milan. Devant pareille réussite, Giampaolo Pozzo semble avoir trouvé le bon filon. Malgré un passage éclair en Coupe de l’UEFA, le propriétaire du club se lance alors dans l’odyssée la plus excitante de sa carrière.
Deux décennies d’une politique habilement pensée, judicieusement réfléchie. S’il ne peut pas rivaliser financièrement, son projet familial apparaît comme l’antithèse du football moderne. Dans l’ombre d’un marché qui se mue en véritable guerre des prix, peu concerné par ce monde de la surenchère, le club du nord de l’Italie s’efface volontairement. Comme une étiquette qu’il se plaît à revendiquer, l’homme d’affaires d’Udine a transformé sa propriété en une marque de fabrique reconnue dans tout le pays. Aujourd’hui, le Calcio a naturellement adopté la singularité d’une entreprise qui navigue à contre-courant. À sa tête, Pozzo s’est fait une spécialité de la découverte de jeunes talents, grâce à un formidable réseau d’observateurs. Une méthode qu’il a su développer au fil des années, comme un moyen efficace de s’imposer parmi les géants de Serie A.
"Dans le football, tu dois bien acheter", déclarait-il récemment. Conforme à ses principes, la maison zébrée est restée fidèle à son éthique. Une ligne de conduite qu’elle doit largement au travail considérable de ses scouts, des recruteurs basés aux quatre coins de la planète, et dont la recherche permanente de la future star est une véritable obsession. Particulièrement actif, le réseau de l’Udinese traque le profil idéal, mais se projette également sur l’adaptation de ses nouvelles pépites. Parfaire leur intégration fait aussi partie des compétences de ces professionnels, dans l’optique d’alimenter un vivier toujours plus prometteur. C’est ainsi que les observateurs de Pozzo tirent fréquemment le gros lot. L’été dernier, Cristián Zapata, Alexis Sánchez et Gökhan Inler ont rapporté près de 70 millions d’euros au club. Leur éclosion au plus haut niveau a renforcé la réputation de cette cellule de recrutement, que certains comparent à une multinationale.
Un bref coup d’oeil sur l’effectif bianconero suffit à cerner la philosophie locale. Un véritable mélange ethnique, à la fois audacieux et efficace, derrière lequel se cache une recette que beaucoup jalousent mais que peu cherchent à exploiter. À l’origine, le caractère particulier d’un tel système avait suscité l’intérêt de nombreuses écuries transalpines. Mais la fibre nationale a eu raison du virus Udinese. En Italie, le succès de la Squadra Azzurra passe essentiellement par la capacité des clubs à conserver les joueurs sélectionnables. De cette manière, aucune formation n’a réellement suivi l’ingénieux modèle de Pozzo, préférant préserver une certaine identité footballistique. Un souci de la tradition bien peu important pour l’industriel de 70 ans. Sur les hauteurs de la botte, le Frioul est rapidement devenu la région la plus exotique du pays.
Aujourd’hui, ce melting-pot est une richesse que la concurrence ne peut contester. Co-leader de Serie A, l’Udinese se félicite d’une telle diversité. Et comme la réussite du club n’a d’égal que son originalité, le paradoxe vient du fait que ses deux hommes forts sont Italiens. Guidée par la science de Francesco Guidolin, très apprécié dans le milieu, mais surtout sublimée par l’expérience de son capitaine Antonio Di Natale, meilleur buteur de son histoire, la jeune garde d’Udine s’apprête à dévoiler ses derniers joyaux.
Preuve de la variété d’une formation aux traits éclectiques, Mehdi Benatia (Maroc), Pablo Armero (Colombie), Mauricio Isla (Chili) et Gabriel Torje (Roumanie) sont les grands artisans de ce superbe début de saison. D’origines et d’horizons divers, ces quatre joueurs partagent le même rêve, celui de lancer une carrière dont le socle est déjà posé. Cette base porte le nom d’Udinese. Un tremplin pour l’avenir, un vent de fraîcheur.
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