L’USADA contre Lance Armstrong (3).
Johan Bruyneel.
Bruyneel organisait lui-même le dopage au sein de l’équipe et ne voulait pas que les coureurs se dopent individuellement, de manière à réduire le risque de contrôle positif (pages 108, 109, 114 et 115). Bruyneel n’hésitait pas non plus à chasser les scrupules des coureurs à l’égard du dopage, comme le rapporte Vande Velde (page 110).
Luis Garcia del Moral.
Andreu, Barry, Hamilton, Hincapie, Landis, Leipheimer, Vande Velde, Vaughters et Zabriskie confirment l’implication de del Moral dans le système de dopage au sein de l’équipe. Le médecin espagnol préparait pour chaque coureur des programmes détaillés avec les dates pour la prise d’hormone de croissance, d’EPO, etc. Il pratiquait des injections d’EPO, de testostérone, de hGH (hormone de croissance), de cortisone, de sérum physiologique aux coureurs. Parfois il ne leur disait pas ce qu’il leur injectait, se servant des coureurs comme cobayes. Il pratiquait aussi des transfusions sanguines (pages 116 à 118).
Pedro Celaya.
Le dopage organisé au sein de l’US Postal aurait débuté avec l’arrivée de Celaya en 1997 (page 118). Selon Vaughters, avant l’affaire Festina, l’EPO circulait ouvertement dans l’équipe. Les coureurs en avaient dans leurs bouteilles d’eau avec une étiquette indiquant le nom du coureur et la quantité contenue dans la bouteille (page 120).
Celaya quitta US Postal pour ONCE en 1999. Selon Jörg Jaksche, qui fut chez ONCE de 2001 à 2003, Celaya était impliqué dans le dopage d’équipe (page 122). Comme Armstrong en voulait à del Moral pour ses difficultés dans le Tour 2003, Celaya fit son retour chez US Postal en 2004. Selon Zabriskie, Danielson, Barry et Hincapie, il continua à s’impliquer dans le programme de dopage (page 123).
Jose Marti.
Officiellement entraîneur de l’équipe, Marti était plutôt le principal fournisseur de produits dopants. Selon Vande Velde, il était connu des coureurs comme "Le Coursier" (page 123). Vande Velde, Danielson, Barry, Hincapie, Hamilton, Landis et Leipheimer confirment que Marti leur fournissait de l’EPO, de la testostérone, de la hGH. Danielson aurait reçu, en 2005, des conseils de Marti sur la manière de s’injecter l’EPO pour passer les contrôles anti-dopage. Marti anticipait les demandes des coureurs et était en contact régulier avec Ferrari. Marti aurait encore assisté Danielson, en prévisions de la Vuelta 2006, et Leipheimer, en 2007, dans des opérations de dopage sanguin (pages 124 à 126).
Selon Leipheimer, Marti continua de lui fournir des produits dopants alors qu’il n’était plus dans l’équipe. Ainsi, en 2003, alors que le coureur américain était chez Rabobank, mais aussi en 2005 et 2006, alors qu’il courait pour Gerolsteiner, Leipheimer s’approvisionnait en EPO auprès de Marti. En 2005, Marti lui aurait dit de ne pas informer Bruyneel qu’il vendait des produits dopants à un coureur d’une équipe rivale (pages 126 et 127).
Réussir son test antidopage avec Johan Bruyneel et Lance Armstrong.
Pour obtenir un test négatif à l’EPO, il y avait trois règles à respecter:
injecter le produit en intraveineuse pour permettre au corps d’en effacer la présence plus rapidement. Encore aujourd’hui, l’injection de micro-doses d’EPO en intraveineuse est indétectable 12 heures après administration. De même, l’utilisation de la testostérone par petites doses sous la langue ou en patchs permet de réduire la fenêtre de détection (pages 137 et 138);
injecter le produit dans la soirée de façon à ce que l’EPO ait disparu au matin (page 138);
et se cacher des inspecteurs pour ne pas être contrôlé. Ainsi, Zabriskie faisait ses injections dans la maison d’un ami plutôt que chez lui. Hamilton, quant à lui, n’ouvrait pas sa porte aux contrôleurs antidopage (page 131).
Sur le Tour 2010, des membres de l’équipe prévenaient les coureurs en cas d’arrivée des contrôleurs de l’AMA, visibles de loin grâce à leurs badges et leurs vêtements distinctifs (page 132). L’Hotel Fontanals Golf, à Puigcerda, était, d’après Danielson et Landis, une planque appréciée de Bruyneel et Armstrong où l’AMA ne venait jamais contrôler les coureurs (pages 132 et 133). Selon Zabriskie et Vaughters, Bruyneel et le staff étaient informés bien à l’avance (une heure, parfois un jour) du passage des contrôleurs. En 2009, des inspecteurs de l’AFLD et de l’UCI arrivaient à la même conclusion (page 133). Après son retour, Armstrong joua au chat et à la souris avec l’USADA, l’AMA et l’AFLD: sur une partie de l’année 2010, il donna des informations de localisation incomplètes à l’USADA, et en 2009 il y eut l’affaire ironiquement appelée par Armstrong le "Showergate" (pages 134 et 135).
Ferrari conseillait aux coureurs de simuler une production naturelle d’EPO, grâce à des stages en altitude ou l’utilisation de chambres hypoxiques, pour cacher l’utilisation d’EPO de synthèse (page 137). Pour faire chuter leur taux d’hématocrite en-dessous du seuil des 50%, les coureurs d’US Postal recevaient régulièrement des injections de solution physiologique. Selon Vaughters, lors d’un contrôle, il suffisait de laisser aller d’abord ceux qui avaient un taux d’hématocrite bas. Pendant qu’ils passaient avec succès le test, ceux qui étaient dopés avaient le temps de s’injecter la solution physiologique ou de boire des litres d’eau pour diluer leurs urines (page 139).
Preuves scientifiques.
L’analyse des taux de réticulocytes de Lance Armstrong, à partir de 38 échantillons de sang prélevés entre le 16 octobre 2008 et le 30 avril 2012, conduisent le professeur Christopher Gore à conclure que le coureur américain a pratiqué des transfusions sanguines lors des Tours de France 2009 et 2010 (pages 140 et 141).
Le rapport de l’USADA revient aussi sur les échantillons de 1999, à nouveau analysés en 2005 par le LNDD, dont les résultats avaient été publiés et mis en lien avec Armstrong par les journalistes de L’Equipe. On se souvient que l’UCI, saisie du dossier, avait dépêché un avocat néerlandais qui avait mis en cause la légalité des analyses (pages 142 à 144).
Enfin, l’USADA n’a pas pu avoir accès aux échantillons prélevés sur le Tour de Suisse 2001, car l’UCI refuse de les lui faire parvenir sans l’accord d’Armstrong (pages 144 et 145).
Pressions et mensonges.
Armstrong est, en outre, accusé d’avoir fourni de faux témoignages lors de procès en lien avec le dopage aux Etats-Unis et en France (pages 146 à 148). En août 2010, il aurait envoyé des courriels à d’anciens coéquipiers et collaborateurs, en particulier Michele Ferrari et Paolo Savoldelli, leur demandant de témoigner que le dopage n’était pas systématique chez US Postal et Discovery Channel (page 148). Armstrong est aussi accusé d’avoir intimidé, cherché à faire taire et se venger de:
Filippo Simeoni sur le Tour en 2004;
Tyler Hamilton, croisé dans un restaurant d’Aspen le 11 juin 2011;
Levi Leipheimer, notamment en envoyant des messages troublants à la femme de Leipheimer en 2011 et 2012;
Frankie et Betsy Andreu en 2003;
Prentice Steffen, médecin de l’US Postal avant l’arrivée de Celaya, en faisant pression sur son employeur pour qu’il le licencie;
Jonathan Vaughters, en proposant à plusieurs reprises à son employeur de le licencier;
Christophe Bassons sur le Tour en 1999;
Floyd Landis, notamment qualifié de menteur (pages 149 à 153).
Prescription.
Selon l’USADA, la prescription de 8 ans définie par l’article 17 du Code mondial antidopage, qui permit à Bjarne Riis de garder le bénéfice de sa victoire dans le Tour 1996 après ses aveux de 2007, ne peut pas s’appliquer à Lance Armstrong. En effet, une jurisprudence du CONI de 2005 propose de ne reconnaître la prescription que si elle est en accord avec la loi du pays où l’autorité sportive intéressée est domiciliée, en l’occurrence la loi des Etats-Unis. Or, celle-ci prévoit que la prescription ne s’applique pas si le prévenu s’est immiscé frauduleusement dans la conduite des investigations, tentant de subvertir des témoins par exemple, ce qu’Armstrong aurait fait d’après l’USADA. Ainsi, l’USADA se réserve le droit de retirer tous ses résultats à Armstrong depuis le 1er août 1998 (pages 154 et 155).
Conduite de l’UCI.
Avertie des pratiques dopantes d’Armstrong par un courriel de Landis en date du 30 mai 2010, l’UCI ne broncha pas alors que l’USADA était déjà plongée dans ses investigations. En mai 2011, lorsque Tyler Hamilton passa à table à son tour dans un reportage télévisé, Hein Verbruggen, président d’honneur de l’UCI, monta au créneau: "C’est impossible, parce qu’il n’y a rien. Je le répète encore: Lance Armstrong ne s’est jamais dopé. Jamais, jamais, jamais. Et je ne dis pas ça parce que je suis son ami, mais parce que c’est vrai. Je le dis parce que j’en suis sûr" (pages 157 à 160).
En 2007, Jörg Jaksche avait eu droit au même dédain que Landis et Hamilton. Les avocats et pontes de l’UCI ne montrèrent aucun intérêt pour ses aveux sur les pratiques dopantes au sein des formations Telekom, ONCE, CSC et Liberty Seguros. Lorsque Simeoni participa à l’enquête sur Ferrari, il reçut une sanction allégée de la part de la fédération italienne de cyclisme. L’UCI fit appel de cette décision et demanda une sanction plus lourde pour le coureur italien (page 161).
Et avant?
Le rapport de l’USADA ne remonte pas avant 1998. Néanmoins, les 10 pages du second addendum sont consacrées à la fameuse scène de l’Indiana Hospital, rapportée par les Andreu. Le témoignage de Betsy Andreu est corroboré par trois personnes à qui elle aurait fait part de ses doutes en octobre et novembre 1996. En effet, Betsy et Frankie devaient se marier le 31 décembre et, apprenant qu’un des coéquipiers de son futur mari se dopait, elle avait peur qui lui-même ne se dopât.
Ainsi, le dimanche 27 octobre 1996, Armstrong aurait avoué à ses médecins avoir fait usage, entre autres, d’EPO, de testostérone, etc. Selon Stephen Swart, coéquipier d’Armstrong chez Motorola, l’Américain commença sa relation avec Ferrari et sa consommation d’EPO en 1995. Hincapie se souvient qu’après Milan-San Remo 1995 Armstrong était hors de lui parce que les autres coureurs se dopaient et il disait qu’il fallait faire quelque chose. Hincapie pense qu’Armstrong a commencé à utiliser de l’EPO en 1996, tout comme lui-même, Andreu, Livingston et d’autres coureurs de l’équipe.
En photo: Luis Garcia del Moral.
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