Nadal : la défaite encourageante ?
Deux jours après la finale époustouflante à laquelle les 15000 spectateurs de la Rod Laver Arena ont eu le privilège d’assister ce dimanche 29 janvier 2012 entre Rafael Nadal et Novak Djokovic, les articles pullulent sur le net, qui encensent les deux protagonistes de ce combat de titans unanimement associés dans ce moment d’Histoire avec un grand H, à l’image de Nicolas Mahut et John Isner dont on ne sait plus trop lequel sortit vainqueur ce 24 juin 2010 sur le court n°18 du All-England Club.
Remarquons d’ores et déjà que ce concert de louanges médiatiques aux accents consensuels fut orchestré en grande partie par les principaux intéressés eux-mêmes. Ainsi, une fois assuré cependant que le trophée australien étaitbien entre ses mains et non dans celles de son illustre concurrent, Djokovic ne manque-t-il pas de déplorer qu’il n’y ait qu’un vainqueur à l’issue d’un match où, au fond, tous deux méritaient la victoire. Nadal, lui, est plus nuancé: il lui faudra attendre la conférence de presse pournous expliquer que cette défaite est encourageante, qu’il avait aimé souffrir et qu’il ne s’était jamais senti aussi prêt de bousculer son adversaire du jour depuis un an. En gros, tout le monde il était content.
Dans ce remake des Bisounours au pays des kangourous, je me permettrai d’apporter un son de cloche un tantinet différent.
Tout d’abord, navré de contredire ces messieurs, mais contrairement au match Isner-Mahut, la finale a eu un seul vrai vainqueur: Novak Djokovic, numéro un mondial.
Sur le match lui-même, soulignons dès à présent qu’il fut d’une qualité plutôt médiocre, comparé à la copie que nous avaient livrée les mêmes joueurs l’année dernière en finale de l’US Open. Le premier set en particulier, constellé de fautes directes des deux côtés, mit en évidence la nervosité extrême dont les deux rivaux ne parvenaient pas à se défaire. Si la suite fut de meilleure facture, nul ne peut dire sérieusement que l’on atteignit des sommets tennistiques, loin s’en faut. Seule l’intensité fut au rendez-vous, et c’est déjà beaucoup.
Mais ce qui retint mon attention fut le visage de Rafael Nadal durant les trois minutes qui suivirent la balle de match. Franchement, est-ce le même homme qui quelques heures plus tard face aux journalistes évoquera sans rireune "défaite encourageante"? Au passage, cette seule déclaration, hommage involontaire à ce bon Emile Coué, ajoute à mon inquiétude: voici donc que Rafa use des mêmes méthodes d’autosuggestion optimiste que sa victime préférée Roger Federer.
Contrairement au discours polissé des conférences de presse, le langage corporel capté dans l’instant ne ment pas. Et ce que j’ai vu dimanche dans le regardhébété du Majorquin avant la remise des coupes porte un nom: le désespoir. Rafael Nadal est désespéré. Et il a toutes les raisons de l’être.
Il n’est pas besoin de sortir de Saint Cyr pour dresser les grandes lignes tactiques de la finale messieurs de Melbourne 2012: un Djoko à l’attaque tous azimuts, un Rafa à l’agonie défendant cinq mètres derrière sa ligne en espérant (souvent à raison) la faute serbe. Et les tentatives méritoires du Taureau de Manacor d’inverser la tendancepar un placement plus près de sa ligne, des frappes plus lourdeset des trajectoiresmoins habituelles, à l’instar de ce coup droit long de ligne souvent salutaire, ne changèrent pas grand chose au final.
Non, la surprise n’est pas venue du vainqueur mais du temps qu’il lui a fallu pour concrétiser sa domination. La raison première de ce retard à l’allumage est à chercher dans la motivation du Serbe: pendant pratiquement deux heures, le numéro un mondial a joué pour ne pas perdre. La deuxième raison, plus technique et intimement liée à la première, fut cette réticence de Nole à venir conclure au filet des points quasiment acquis, même contre le meilleur passeur de tous les temps. La troisième raison tient dans le jeu "contre nature" que lui a livré Nadal par moments et qui eut pour effet de le déstabiliser. Mais ce choix tactique de l’Espagnol n’était pas voué à durertout un match, tant il lui est difficile de reprendre à zéro un système de jeu basé en grande partie sur son coup droit de gaucher dans la diagonale (coup meurtrier contre Roger et totalement inopérant face au revers canon de Djoko). Enfin, saluons le courage sans faille de Rafa dont les qualités de coeur ont bien failli compenser les lacunes tennistiques (relatives quand même) que le Serbe met si bien en évidence match après match.
Qu’on se le dise, un Nadal héroïque a échoué face à un Djokovic des mauvais jours. Cette défaite de plus est tout sauf encourageante.
Elle est plutôt à mettre en parallèle avec la finale de Wimbledon 2008 qui avait vu Roger perdre son trône londonien face au même Nadal. C’est cette défaite de Roger, 9/7 au cinquième setd’un match d’anthologie, et non pas la râclée subie en finale de Roland Garros un mois plus tôt, qui avait consacré définitivement l’ascendant psychologique du Majorquin sur le Suisse en Grand Chelem.
Parce que perdre en ayant mis toutes les chances de son côté est infiniment plus cruel.
Dimanche soir à Melbourne, Rafa a tout donné. Et cela n’a pas suffi. Avouez qu’il y a là de quoi décourager le guerrier le plus valeureux.
J’entends ici et là queNadal reste favori à sa propre succession à Roland Garros. Je crois au contraire que TOUT dépendra des résultats des Masters 1000 de Monte-Carlo, Madrid et Rome. Une nouvelle défaite face à Djokovic pourrait bien sceller à jamais le rapport de forces entre les deux joueurs. N’oublions pas que Nadal aura tout à perdre dans son jardin de la Porte d’Auteuil, et voir dans le rôle du challenger, le mors aux dents et affamé d’une victoire inédite, le joueur qui l’a battu lors de leurs 7 dernières confrontations ne sera pas de nature à le rassurer. A n’en pas douter, la peur est désormais de son côté.
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Analyse fine et sans complaisance, qui propose un bilan réaliste des forces et faiblesses en présence, non seulement au regard de cette finale épique, mais aussi à l’aune de cette nouvelle saison tennistique. Un bémol à relever pourtant, et non des moindres, semble-t-il, concernant la conclusion. Nadal et Djokovic se sont effectivement livrés une bataille incroyable, en termes d’intensité dramatique et d’émotion, bien davantage qu’en qualité de jeu. En revanche, si le Serbe est finalement parvenu à conforter son ascendant psychologique sur l’Espagnol sans être dans un grand jour, il paraît évident que Nadal lui-même, était très loin de son meilleur niveau. Alors oui, c’est un Rafa héroïque, dominé de la tête et des épaules, qui a déballé son cœur et ses tripes sur le tapis bleu australien, et qui est passé à un doigt d’inverser la tendance, grâce à sa seule volonté, mais en aucun cas grâce à l’étendue habituelle de ses capacités techniques et physiques. Plus lourd, moins véloce et mobile, moins incisif à la frappe, trop irrégulier, trop lisible et pas assez percutant au service, Nadal a mal joué, lui aussi, remettant la balle au milieu du carré de service pendant les trois quarts de la partie, ratant l’inratable pour un Rafa des grosses occasions, à l’image de cette volée aléatoire du Djoker au cinquième set, offrant au Majorquin un véritable "cadeau" pour afficher 40/15 sur son jeu de service, et qui lui coûte finalement le débreak, à l’issue d’un passing échouant invraisemblablement dans le couloir ! La faute à qui ? La faute à quoi ? La fébrilité face à l’enjeu, une épaule ou un genou en vrac, un temps de récupération/préparation insuffisant entre l’issue d’une saison 2011 peu glorieuse pour l’Espagnol et le début de la campagne 2012 (moins d’un mois entre les deux), le talent indéniable du numéro un mondial et son irrégularité un tantinet fantasque, lui qui s’est appliqué une fois encore, à émettre des signaux de détresse ostentatoires tout au long de la partie, avant de courir comme un lapin et de sortir le grand jeu au moment opportun... ? Un mélange confus de tous ces paramètres, probablement. Cependant, plusieurs constats s’imposent clairement : oui, Nadal a vécu une longue et douloureuse agonie, ce dimanche de janvier historique à Melbourne. Oui, il est stupéfiant que Djokovic n’ait pas profité de la médiocre prestation de son adversaire pour abréger ses souffrances beaucoup plus rapidement. Mais non, assurément non, le Majorquin n’a pas perdu en ayant mis tous les atouts de son côté. Alors accordons-lui le bénéfice du doute, et de cette pause de quelques semaines qu’il a prévu de s’accorder à présent, pour retrouver de la fraîcheur mentale et physique, mais aussi l’inspiration et les compétences qui ont fait de lui un des plus grands champions de tous les temps. En attendant les masters 1000 américains et avant de spéculer sur le retour du printemps aux couleurs de la terre, je serais tentée de dire : Les intentions étaient bonnes, élève Nadal, mais les résultats, hélas, non concluants. Retournez réviser vos leçons, revoyez entièrement votre copie, s’il le faut, et revenez-nous avec des armes plus affûtées, idoines à votre esprit conquérant.
Je comprends tes objections, Wanda, mais reste néanmoins sur ma position qui, tu l’auras compris, n’est absolument pas anti-Nadal. Rafa est un immense champion, et sa place est assurément dans le Panthéon du tennis.
Ce constat ne doit cependant pas nous empêcher de voir un élément prépondérant qui a permis à l’Espagnol de construire sa légende : la peur qu’il inspire sur un court. Le doute qu’il instille dans le jeu de l’adversaire et qui fait faire à ce dernier le coup de trop, le coup trop fort ou trop près des lignes, simplement par crainte du passing qui tue. C’est la magie du tennis, sport psychologique s’il en est : au moment de conclure le point, son adversaire pense à tous les points précédents, voire à tous les matches précédents. Et inexorablement l’issue devient une espèce de copier-coller des précédentes, évidemment à l’avantage de Nadal. Tu n’imagines pas combien de matches a gagnés Borg de cette façon face à des joueurs en état de grâce qui avaient simplement oublié ... d’oublier.
Ce syndrome, Roger l’a particulièrement vécu en finale de RG l’année dernière. Tous les indicateurs du Suisse étaient alors au vert, avec une qualité de jeu inouïe. Et c’est pourtant bien le passé, chargé de défaites amères face au même homme, qui a fini par le rattraper, réduisant d’abord à néant l’avance confortable qu’il avait prise dans le premier set, avant de l’enfermer dans sa tactique naturelle et si souvent perdante face à Nadal.
Tout ça pour dire que oui, Rafa a mal joué dimanche, mais je peux te garantir une chose : le passing qu’il manque contre Djoko à 4-2 dans le 5ème set, il le met dedans contre n’importe qui d’autre. Et c’est bien le problème, parce que cette fois, c’est lui qui se croit (à tort en l’occurrence) obligé d’en mettre un peu plus. Il y a clairement une emprise psychologique de Djokovic sur Nadal. Je ne prétends pas qu’elle est définitive, mais Rafa a tout intérêt à vaincre sa nouvelle bête noire avant RG s’il veut aborder son tournoi préféré avec la sérénité nécessaire. Dans le cas contraire, je persiste à dire qu’il priera pour qu’un Del Potro, un Roger ou même un Dolgopolov le débarrasse de Djoko avant qu’il n’ait à le rencontrer en finale.
Belle analyse, comme celle de Wanda. En fait, on en saura plus d’ici Roland Garros. Soit Nadal rejoue Nole en finale et perd encore, soit il n’arrive plus jusqu’à la finale, soit il en colle une bonne à Nole une ou deux fois. Et à mon avis, le mieux pour lui pour arriver sans pression à Roland Garros est la 2e option.
Mais c’est qu’il est très bon cet article !
Un mot sur le commentaire de Wanda :
[La faute à quoi ? La fébrilité face à l’enjeu, une épaule ou un genou en vrac, un temps de récupération/préparation insuffisant entre l’issue d’une saison 2011 peu glorieuse pour l’Espagnol et le début de la campagne 2012 (moins d’un mois entre les deux) (...) Un mélange confus de tous ces paramètres, probablement.]
C’est vrai qu’on finit par ne plus trop savoir avec Nadal. De toute façon à 100% il ne perd jamais, donc c’est forcément qu’il y avait un truc qui clochait...
C’est à mettre dans les plus grands coups de l’histoire de la lose, avec la volée haute de revers râtée de Roddick sur balle de deux sets zéro à Wim, la double faute de Lendl sur balle de set à l’USO 83, quoi encore ? La volée de coup droit qui aurait permis à Mac de confirmer son break au quatrième de sa finale à Paris ? Point essentiel mais elle est très difficile à jouer. Les deux doubles fautes de Borg pour donner le break à Mac au cinquième de l’USO 80 ? Sûrement, mais ça va tellement à l’encontre de l’imgae de l’homme au mental d’acier. Bref, c’est sûr que si Roger avait râté ça contre Nadal (journée sans insultes, peace & love) qu’est ce qu’on aurait pas entendu, y compris de mas part. Pour Nadal (deux fois) c’est encourageant, une psychologie de pitbull est moins complexe (pas insulte, image).

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