Tour 1995 : La der de « Big Mig »
Suite à mon article mettant en avant la comparaison frappante entre 2 époques du Tour de France (Lemond 1989 vs Armstrong 2000), j’ai eu l’idée de relater, en différentes parties, ce qu’il s’est passé entre ces deux éditions et qui représente assurément une période charnière dans l’histoire du cyclisme professionnel. Aujourd’hui, épisode VI: le Tour 1995.
A l’aube de ce Tour 95, le quadruple vainqueur Miguel Indurain est le grand favori à sa propre succession. Prétendument sur le déclin l’année précédente, il avait mis tout le monde d’accord 3 semaines plus tard, démontrant ainsi que son règne n’était pas terminé.
Comme adversaires annoncés, deuxnoms «ronflants»: Tony Rominger, qui vient de remporter le Giro, et Evgueni Berzin, auteur d’une année 94 de feu (c’est un euphémisme) et présent pour la première fois au départ de la Grande Boucle.
Le tonitruant letton Ugrumov, 2ème de la dernière édition, s’est blessé durant le Tour de Suisse et ne pourra donc venir compléter ce trio prometteur. Même désillusion pour Luc Leblanc dont la situation chaotique de sa nouvelle équipe «Le Groupement» l’a forcé à renoncer, laissant ainsi sur les seules épaules de son ex-équipier Richard Virenque les espoirs des français. Enfin, croit-on...
Quant à Marco Pantani, victime d’un accident de la circulation 2 mois plus tôt, il est en manque de compétition et semble déjà «hors course».
Citons également Alex Zulle, 8ème l’an dernier et annoncé leader de la Onced’un certain Manolo Sainz.
C’est fort de ces informations que d’une part un public enchanté par le spectacle à venir et d’autre part des suiveurs désabusés par la surenchère de dopage qui n’en finit plus, assistent au départ de Saint-Brieuc. Un prologue couru en soirée pour gonfler l’audience mais qui a surtout dégonflé les espoirs de certains: Boardman chute lourdement et doit abandonner après 3’ alors qu’Evgueni Berzin émeut l’assemblée en finissant 157ème à plus d’une minute du vainqueur Jacky Durand qui s’était élancé avant que la pluie ne fasse son apparition.
Les premiers jours, dédiés aux sprinteurs, voient Laurent Jalabert (encore catalogué comme tel pour quelques jours) s’emparer de la tunique jaune grâce aux bonifications juste avant que le CLM par équipes ne vienne rassurer les médecins de cette joyeuse bande qu’est la caravane cycliste: tout va bien, les produits utilisés permettent de garder le navire sur la bonne voie, celle de la chasse aux records. En effet l’équipe Gewiss pulvérise tout sur son passage: 67 kms engloutis à 54,9 km/h de moyenne. Et ce, alors que l’équipe italienne s’est retrouvée à 8 dès le km 25. Du jamais vu.
30 secondes derrière, la Once fait plus que se défendre et est en passe de montrer qu’elle n’a rien à envier à Gewiss ou Festina côté «médicalisation de pointe».
Les Banesto limitent tranquillement la casse à 1’ alors que les Mapei de Rominger perdent 30’’ supplémentaires en raison d’une crevaison du Suisse, malchanceux comme toujours.
Les 3 journées suivantes voient se succéder Gotti et Riis en jaune pour quelques secondes avant le premier véritable test, l’étape arrivant à Liège avec 10 côtes classées et qui ressemble à un mini LBL.
Un itinéraire certainement concocté dans le but de secouer le peloton en cette fin de première semaine mais qui va dépasser les espérances: la routine installée ces 4 dernières années allait en effet être bousculée par celui-là même qui l’avait mise en place: Miguel Indurain. Le quadruple vainqueur, ne montrant le bout de son nez qu’à l’occasion du premier CLM depuis 4 ans, va ici frapper un grand coup.... de panache. Ce qui lui manquait tant aux yeux des spectateurs pour donner plus d’éclat à ses performances inhumaines, il décide de leur offrir, à la surprise générale.
Tout se joue dans le Mont Theux: quelques coureurs (Thibout suivi de Boyer, Hamburger, Bruyneel, Armstrong...) attaquent et c’est alors qu’ils assistent, stupéfaits, au retour du navarrais accompagné de Jalabert; une stupéfaction partagée par les spectateurs et... les autres favoris, incapables de réagir. Au sommet situé à 25 kms de l’arrivée, une accélération de Bruyneel provoque un nouvel écrémage: seuls Indurain et Boyer y répondent mais ce dernier doit céder un peu plus loin dans la côte des Forges en raison du leader de la Banesto qui, bien que ne bénéficiant d’aucun relais, roule comme une moto. Le belge de la Once, équipier de Zulle et Jalabert, a toutes les raisons de ne pas collaborer d’autant plus qu’au-delà du maillot jaune à sa portée, c’est surtout la victoire d’étape sur ses terres qui l’intéresse. Miguel Indurain, surpuissant, accepte la situation et parvient seul à maintenir les 50 secondes acquises au détriment du peloton... Le sprint est une formalité pour Bruyneel qui fait coup double dans les rues de Liège: étape + maillot jaune. Mais bien entendu, aux yeux de tous, le vainqueur de cette journée est bien le grand espagnol! Ce coup d’éclat à la veille du premier CLM individuel n’a rien pour rassurer ses adversaires qui se retrouvent pour la plupart à déjà plus d’une minute du favori n°1.
Un favori dont on peut néanmoins se demander s’il ne va pas payer ses efforts lors de cet exercice chronométré... La réponse fuse le lendemain, tonitruante: quelle qu’ait été l’importance du doute dans la tête des suiveurs, il est balayé d’un coup de pédale par le «Roi» Miguel: survolant les 54 kilomètres du parcours autour de Seraing à 50 km/h, il nous démontre que son tour de force dans les Ardennes belges l’a plus échauffé que fatigué...
«Big Mig» a donc tenu la même moyenne surhumaine que lors des 3 éditions précédentes et Sabino Padilla peut une nouvelle fois être content de son travail... à une différence près toutefois: il n’est pas le seul à très bien «travailler»! En effet, l’écart entre l’extraterrestre et les «autres» n’est pas aussi énorme que d’habitude, surtout pour un homme: Bjarne Riis. Le grand danois, qui n’avait pourtant jamais montré de capacité en CLM auparavant, était encore 5’’ devant Indurain à 5 kms de l’arrivée... avant de tout de même un peu craquer et de terminer à 12’’ au final. Riis, «révélé» en 1993, s’apprête ici à démontrer qu’il vient de passer un nouveau cap dans sa transformation: Bjarne - Puissance 2. Le coureur de la Gewiss est en train de passer du statut de «top 10» à celui de «vainqueur potentiel»; ce qui provoque l’enthousiasme du public qui voit en ses résultats une progression «linéaire» depuis 2 ans.Le problème, c’est que le danois en a déjà 31...
Au classement de l’étape, on note les 2 autres favoris annoncés Rominger et Berzin à respectivement 58’’ et 1’38’’ puis, fait non négligeable, 5 once (Mauri, Jalabert, Bruyneel, Breukink et Zulle) dans les 10 premiers. Certes Zulle, finissant à 3’56’’ du leader de la Banesto, a déçu mais pour les suiveurs avertis, le message est clair: le laboratoire Gewiss a du soucis à se faire... La concurrence pharmaceutique devient rude!
Mais quoi qu’il en soit, au soir de ce premier rendez-vous important, le grand public qui nage toujours dans un océan d’innocence et de crédulité semble assister à un Tour plus indécis qu’à l’accoutumée: bien sûr Berzin et Rominger sont déjà à plus de 2’ au général et Zulle à plus de 4, mais l’ami Bjarne, lui, n’est qu’à 23’’! Ne serait-ce pas lui, finalement, le leader des Gewiss?
Le pseudo suspense engendré par ce CLM sera malheureusement de courte durée pour les passionnés... Les Alpes qui se dressent face aux coureurs dès le lendemain vont établir un constat indéniable: Riis n’est pas encore «prêt»... Entendez par là: Monsieur 60% n’est pas encore vraiment à 60%... de taux d’hématocrite. La transformation en robot inhumain ne se fait pas si vite, tout de même!
Le «Roi» Miguel est toujours le patron et il a encore de la marge; plus que ça, il va lors de cette première étape alpestre réaliser un «chef d’œuvre», SON chef d’œuvre comme pour mieux marquer ce qui sera, sans qu’on ne le sache encore, sa dernière victoire sur le Tour.
Au matin du 11 juillet, les yeux sont rivés sur les armadas Once et Gewiss ainsi que sur Tony Rominger dont on pense qu’ils sont à même de remettre en cause l’hégémonie de la Banesto sur un parcours difficile qui compte le Col des Saisies (1ère Cat), le Cornet de Roseland (1ère Cat) et la montée vers la Plagne (Hors-Cat.) sur 160 kms.
Dans la première des 3 difficultés de la journée, c’est la Once qui se met en évidence la premièrepar l’entremise d’Alex Zulle qui veut se racheter après un CLM décevant qui l’a relégué à plus de 4’ au général. Le rouleur suisse attaque à 99 kms de l’arrivée et emmène dans son sillage Bo Hamburger et Munoz pour passer le sommet du col des Saisies avec 1’15’’ d’avance sur le peloton des favoris. Zulle est clairement deux crans au-dessus de ses compagnons d’échappée et les distance logiquement dès les premières pentes du cornet de Roseland alors qu’il reste encore 66 kms à parcourir.
Le suisse de la Once, loin de faiblir, accroît alors sans arrêt son avantage pour franchir le sommet avec 5’2’’ d’avance sur le groupe Indurain dans lequel personne ne bouge, il est maillot jaune virtuel!
Les Banesto réagissent alors dans la vallée via Rué pour revenir à 4’40’’ du Suisse au pied de la Plagne, à 18 kms de l’arrivée... Dès les premiers lacets du col HC, Indurain est isolé et se retrouve même entouré de 4 Once (Jalabert, Mauri, Rojas, Breukink) et de l’armada Gewiss sous le regard du grand public qui retient son souffle et attend l’étincelle... Elle survient à 12,5 kms du sommet, lorsque le maillot jaune espagnol accélère. Le public sait à ce moment-là que lors des 4 éditions précédentes, le navarrais a fait la différence lors de la première étape de montagne, écrasant ses rivaux; les suiveurs avertis, eux, retiennent surtout que depuis 1991, au moins une étape de montagne est le théâtre d’un exploit fou, déraisonné, qui pulvérise en terme de performance pure le top de l’année précédente; et en cet apm de juillet, à 12 kms du but, ces deux «groupes» de passionnés vont être stupéfaits. Pour des raisons différentes certes, mais stupéfaits.
Lorsque Miguel Indurain accélère, il ne se lève pas de la selle, ce n’est pas nécessaire; il lui suffit d’appuyer sur les jambes comme on tourne la manette d’une moto, les tourner plus vite, plus fort. L’image est ahurissante, tout le monde est décramponné en quelques hectomètres hormis Paolo Lanfranchi, équipier de Tony Rominger. Le pauvre petit italien s’accroche désespérément durant 2 kms avant d’exploser complètement. Derrière, il n’y a plus personne, ni Rominger, ni Riis, ni Berzin, ni Pantani, personne... Le leader de la Banesto survole la montée de la Plagne, non pas comme un cycliste boosté, mais bien comme un engin motorisé, ni plus ni moins...
Devant lui, Alex Zulle démontre malgré tout qu’il n’a plus tellement à envier à «Big Mig» lorsque la route s’élève: le suisse tient le choc et préserve 2’2’’ sur la ligne pour s’offrir une victoire de prestige qui le replace au général. Seul Tonkov (parti en contre attaque au pied de la Plagne avant de se faire engloutir par le maillot jaune), Gotti, Pantani et bien sûr Indurain ont monté le col final plus vite que lui; un signe qui ne trompe pas quand on sait que contrairement à eux, le nouvel homme fort de la Once a accompli les 80 derniers kilomètres en solitaire: pas de doute, il a incontestablement choisi la bonne équipe pour la bonne préparation!
Mais son exploit paraît bien minime à côté de la performance du quadruple vainqueur de la Grande Boucle qui vient tout simplement d’assommer la concurrence: sur 12 kms, Pantani et Gotti ont perdu 4’37’’, Virenque et Rominger 6’5’’. Et que dire de Berzin, à la dérive dès le cornet de Roseland et qui termine à 17’30’’ de l’espagnol!
Ce dernier a englouti ce col HC en développant une puissance moyenne ramenée à un coureur étalon de 448 watts. Après une étape aussi difficile, il s’agit d’un nouveau record du monde, évidemment.
Une «évidence» que l’on retrouve, en cette soirée du 11 juillet 1995, au classement général qui se veut limpide: hormis Zulle (2’27’’), tous les autres prétendants sont au moins à 6’ du navarrais qui n’est déjà plus très loin d’une cinquième couronne après seulement une étape de montagne. Comme chaque année, on va donc assister à une bataille pour les accessits; une bataille entre deux équipes médicales, les Once et les Gewiss, qui vont mettre en avant leurs poulains: Zulle, Jalabert et Mauri pour l’équipe espagnol; Riis et Gotti pour l’équipe italienne. Sans oublier les Carrera et les Festina, pour l’un ou l’autre coup d’éclat...
Car dès le lendemain, le parcours proposé avec l’enchaînement de 3 cols HC (la Madeleine, la Croix de Fer, l’Alpe d’Huez) offre un terrain propice à ceux-ci; et ni les téléspectateurs, ni les médecins ne vont être déçus...
La Madeleine, première difficulté du jour, est montée à allure modérée alors que Evgueni Berzin (qu’on dit fiévreux) abandonne. Le russe fabriqué par Ferrari vit ici la première désillusion d’une longue série qui le ramènera petit à petit dans l’anonymat...
Passé ce «choc», la course se réveille avec 13 hommes dont Virenque, Gotti, Jalabert, Escartin qui se détachent dans la Croix de Fer et comptent 1’25’’ sur les autres favoris au sommet; ils préservent encore 50’’ au pied de l’Alpe d’Huez mais ils ne pourront malheureusement rien face à l’avion qui s’apprête à décoller quelques virages plus bas... A 12,5 kms de l’arrivée, Marco Pantani, plutôt discret jusqu’à présent, allume ses réacteurs et avale les échappés pour aller enlever l’étape de main de maître en développant une puissance de 460 watts, ce qui raye des tablettes l’improbable performance de la veille et lui permet en prime de réaliser le meilleur chrono de tous les temps de cette montée mythiqueen 36’50’’ (record qui tient toujours). En comparaison, les 41’50’’ d’Herrera (pour 395 watts en 1987) ou les 42’15’’ de Fignon (pour 390 watts en 1989) paraissent pathétiques tandis que même les 39’45’’ de Bugno (pour 420 watts en 1991) prêtent à rire...
L’espace d’un jour, Marco Pantani s’est donc mis au diapason de l’illustre navarrais qui bien sûr, après avoir laisser filer le «Pirate», a admirablement bien limité la casse: lorsqu’à 8 kms du but, l’avance du petit italien atteint 1’45’’, le maillot jaune se décide à réagir et à tenir la même cadence de fou. Cet Indurain motorisé ne tolère plus que deux coureurs dans sa roue: Zulle et Riis qui s’accrocheront jusqu’au sommet pour y dessiner les contours d’un probable podium à Paris. Derrière, le surprenant Jalabert (4ème 2’26’’), Virenque et Gotti (2’50’’) limitent la casse tandis que Rominger (3’08’’) montre une fois de plus ses limites.
Au soir de cette seconde étape alpestre, le classement n’a pas changé, il est juste un peu plus clair: Zulle conforte sa place de dauphin à 2’27’’ du quadruple vainqueur, Riis suit à 6’ tandis que Rominger, Gotti, Jalabert, Pantani et Virenque, voguant entre 8’ et 15’, tenteront d’accrocher un top 5.
A la sortie de ce premier massif montagneux, tout est donc dit ou presque et 3 étapes de transition sont maintenant sensées amener calmement le peloton vers les Pyrénées... Si les 1ère et 3ème rempliront parfaitement leur rôle en offrant à Sciandri et Outschakov un succès d’étape, la deuxième, courue le 14 juillet en direction de Mende, va en faire vibrer plus d’un... Voulant répondre aux exploits d’Indurain et Pantani dans les Alpes, l’équipe Once va proposer un récital collectif digne des Gewiss et mettre en valeur un coureur en phase de mutation: Laurent Jalabert. Le mazamétain, encore catalogué comme sprinteur en début d’année, avait déjà surpris son monde en remportant Paris-Nice puis en s’illustrant dans les classiques printanières. Son remarquable parcours dans les Alpes lui permettait déjà de viser un incroyable top 5 mais il va, en cette journée de fête nationale, rendre «fous» ses compatriotes, à l’image de Claudio Chiappucci à Sestrières en 1992.
Dès le km 24 de cette journée qui en compte 222, une coupure dans le peloton permet l’attaque de Bottaro directement rejoint par Laurent Jalabert; ce qui semblait au départ un simple feu de paille prend une toute autre tournure au fil des kms avec le retour de Mauri (km 44) puis de Peron, Podenzana et surtout Stephens (km 69), encore un Once qui compte à présent 3 coureurs dans l’échappée bénéficiant à ce moment de 4 minutes d’avance. Néanmoins, les 150 kms restant à parcourir rassurent le peloton qui laisse filer les hommes de tête dont l’écart ne cesse de grandir pour culminer à... 10’50’’ à 90 kms de l’arrivée! Laurent Jalabert est alors virtuel maillot jaune et les Banesto doivent réagir mais cette situation inattendue, mêlée au fait que les deux autres grosses équipes de ce tour comptent des coureurs devant, contrarie l’équipe d’Indurain qui a du mal à s’organiser... Il faut dire que devant, les Once font un «numéro» sensationnel, Stephens et Mauri parvenant, par un effort incroyable, a conservé 7’36’’ d’avance à 25 kms du but! Stephens ayant craqué quelque peu avant, c’est au tour de Melchior Mauri de jeter ses dernières forces dans la bataille afin d’amener «Jaja» dans de bonnes conditions au pied de la dernière côte, la montée de la «Croix Haute» à 4,5 kms de l’arrivée.
Puis comme si c’était écrit, Jalabert, grandiose, paracheva le travail en déposant Bottaro de la Gewiss dans cette terrible montée de 3 kms à 10 % pour s’en aller cueillir un succès d’étape de légende avec encore 5’41’’ d’avance sur les favoris (?!) et se replacer ainsi au général (3ème à 3’35’’). Tout comme pour Chiappucci 3 ans plus tôt, le public est en liesse face à cet exploit dont il ne regarde que la portée épique sans plus d’interrogation. Tout comme à Sestrières en 92, le roi Miguel a semblé friable mais ce ne sera qu’une illusion... Toutefois qu’importe! La France a son héros et la Once de Manolo Sainz a réussi son «gros coup».
Place donc aux Pyrénées qui font leur apparition en douceur avec une première étape de 164 kms dont les 2/3 sont dénués de difficulté avant de franchir le Port de Lers (2ème Cat.) pour arriver à Guzet-Neige (1ère Cat.).
Marco Pantani, non rassasié et qui veut compenser son déficit au général par un nouveau coup d’éclat, attaque dans le Port de Lers: le leader de la Carrera fait rapidement le trou et compte 2’ d’avance sur les favoris au pied de Guzet-Neige alors que Madouas, parti en contre-attaque un peu plus tôt, navigue à une minute derrière le petit italien.
A 5 kms du sommet, Bjarne Riis passe alors à l’attaque mais est vite rattrapé par Gotti, Indurain et Zulle; ce petit groupe de 4 vient mourir sur la ligne à quelques mètres de Laurent Madouas mais concède 2’30’’ au vainqueur du jour, Marco Pantani, qui avec les mêmes jambes qu’à l’Alpe d’Huez n’a eu aucun mal à conserver son avance.
Le «Pirate» remonte ainsi à la 7ème place du général et, bien que sa défaillance à la Plagne et ses lacunes en CLM lui empêche de jouer le podium, il démontre une fois de plus qu’il est quasi inarrêtable lorsque la route s’élève. Un podium que Jalabert a mis en péril en cédant, en compagnie de Virenque, 1’ à Bjarne Riis sur la montée de Guzet-Neige alors que Rominger, de plus en plus décevant, a passé la ligne plus de 5’ après Pantani.
Après une journée de repos, c’est alors l’étape reine de cette édition qui se présente aux coureurs: 206 kms avec 6 cols(Portet d’Aspet (2ème Cat.), Menté (1ère Cat.), Peyresourde (1ère Cat.), Aspin (1ère Cat.), Tourmalet (Hors-Cat.) et Cauteret (1ère Cat.)) qui semblent être le terrain idéal pour un éventuel retournement de situation (bien que peu y croient) ou tout du moins pour un nouvel «exploit» individuel. Car dans le peloton, de toutes les grosses formations médicalisées, seul Festina est encore bredouille... Et Richard Virenque, son leader, se verrait bien refaire le coup de l’année précédente lorsqu’il s’était lancé dans une folle et improbable échappée vers Luz-Ardiden... Car les grands exploits chevaleresques, Richard en est friand, pour faire rêver la France!
Malheureusement, au début de cette étape qui devait proposer un magnifique spectacle,un évènement tragique va venir tout relativiser: dans la descente du Portet d’Aspet, premier col de la journée, le champion olympique en titre Fabio Casartelli chute lourdement. Après avoir perdu l’équilibre dans un virage, le jeune italien de l’équipe Motorola percute avec sa tête un des nombreux blocs de béton délimitant la route; les images de son corps gisant inanimé sur le sol, du sang s’écoulant abondamment de sa tête, sont terribles. Ne portant pas de casque (non obligatoire à l’époque), les dégâts cérébraux sont trop importants et Casartelli décédera peu après.
Mais la course continue et devant, bien que les coureurs sachent qu’un des leur a chuté et a été emmené à l’hôpital, ils ignorent la gravité de la situation qui restera d’ailleurs assez floue pendant plusieurs heures pour les téléspectateurs.
Bien concentré sur son sujet, Virenque tente la grande chevauchée à 121 kms du but, dans le col de Peyresourde après avoir faussé compagnie à un groupe qu’il trouvait trop «mou» à son goût et qui comptait pourtant des coureurs comme Chiappucci, Hamburger, Mauri, Stephens, Escartin, Aparicio et Buenahora.
Passé au sommet avec 1’15’’ d’avance sur ces coureurs et 2’15’’ sur le peloton, le varois poursuit jusqu’en haut du col d’Aspin où il atteint son premier objectif: la consolidation définitive de SON maillot à pois. Une question le taraude alors: pourquoi ne pas continuer? Ben voyons! Il faut bien mettre en avant le travail de son staff médical! Richard «Cœur de Lion» se jette donc à corps perdu dans la bataille bien qu’il ait le vent de face dans les deux vallées précédant et suivant le Tourmalet; nullement impressionné pour ces éléments climatiques qui lui sont (logiquement) défavorables, il continue sa formidable chevauchée sans jamais plus être rattrapé ni par les derniers poursuivants de l’échappée matinale (il conservera 1’20’’ sur Chiappucci, Buenahora et Escartin) ni par les grands favoris pour qui l’explication a commencé à 6 kms du sommet du Tourmalet.
A ce moment, Bjarne Riis, pressé de récupérer sa 3ème place digne de son nouveau statut, attaque et ne tolère que le maillot jaune et Zulle dans la roue, Jalabert coinçant momentanément. Le héros de Mende se reprend en effet dans la descente mais c’est pour mieux exploser dans la dernière ascension menant à Cauteret oùil concèdera 2’ au Danois qui franchit la ligne en compagnie d’Indurain, Zulle et Madouas avec 2’30’’ de retard sur le grand bonhomme du jour.
Richard Virenque signe ici un nouvel exploit déconcertant, 1 an après sa fameuse épopée de Luz-Ardiden et ce, pour le plus grand plaisir du public qui en redemande! Surtout que le maillot à pois a le sens du spectacle tant durant la course qu’à l’arrivée où il remplace ses pleurs de l’année précédente par une démonstration de joie avec son directeur sportif qui en choquera certains, au vu des circonstances. Néanmoins Virenque expliquera plus tard qu’il ne prit connaissance de la mort de Fabio Casartelli qu’une fois descendu de son vélo.
Un décès qui marque bien entendu l’ensemble de la caravane et qui renvoie au second plan les défaillance de Rominger (concédant 6’ au vainqueur) et Pantani (13’), ainsi que la perte de la 3ème place de «Jaja» au profit de Riis.
C’est donc tout naturellement que l’étape du lendemain, la dernière des Pyrénées entre Tarbes et Pau, est neutralisée; le peloton roule en long cortège durant presque 8 heures avant que les coureurs Motorola ne prennent les devants dans les derniers hectomètres pour passer la ligne ensemble afin de rendre hommage à leur regretté équipier qui était âgé de seulement 25 ans.
Certains regretterons cette «non course» qui pour eux constituait la dernière chance de bouleverser le classement général. Mais ni Zulle (2ème à 2’46’’) ni Riis (3ème à 5’59’) ne semblait en mesure de mettre réellement à mal l’hégémonie du leader de la Banesto. Et ce même si le Danois, à l’image d’Ugrumov l’année précédente, «marchait» de mieux en mieux au fil des jours pour les raisons que l’on sait.
48 heures plus tard, un certain Lance Armstrong, très touché par le décès de son équipier, décide de lui rendre un hommage plus vibrant encore. L’américain, au caractère déjà bien trempé, prend les devants dans l’étape menant à Limoges en compagnie de 11 autres coureurs. A 29 kms de l’arrivée, il dépose ses compagnons d’échappée dans la côte de Villeneuve et remporte l’étape, doigts levés vers le ciel.
Ce tour 95 est le 3ème du Texan et le premier qu’il termine, à 24 ans, 36ème à 1h28’ du vainqueur. Ce résultat semble conforme à son statut de «puncheur» pouvant briller sur les parcours vallonnés. D’ailleurs, lors d’une interview, il fera remarquer qu’il n’est pas Indurain en lâchant: «on a pas le même moteur». On aurait eu envie de lui répondre: «patience Lance, le moteur, tu pourras un jourte le procurer!».
Mais revenons-en au verdict de cette 82ème édition qui arrive à son terme avec le deuxième CLM individuel qui se profile autour du Lac de Vassivière. Un parcours que plusieurs coureurs, dont Miguel Indurain en personne, connaissent bien pour l’avoir emprunté quasiment à l’identique 5 ans plus tôt, dans les mêmes conditions (la veille de l’arrivée).
Les attentes de cet exercice chronométré sont faibles pour le public qui, à raison, ne voit pas en quoi cela pourrait bouleverser le classement. Et en effet, le leader de la Banesto l’emporte avec 48’’ d’avance sur Bjarne Riis qui confirme ses énormes progrès en la matière. Derrière, Rominger a un sursaut d’orgueil en terminant à 1’ tandis que Zulle déçoit à nouveau en finissant 6ème sans toutefois remettre en question sur 2ème place sur le podium. Un podium sur lequel ne montera pas Laurent Jalabert qui finit tout de même à une magnifique 4ème place.
Du côté des amateurs de performances chiffrées par contre, il y a matière à discussion!
En effet, «Big Mig» a peut-être «logiquement» remporté ce CLM, mais il l’a surtout parcouru dans un chrono inférieur de 6 minutes à sa performance de 1990! Et ce, alors que la différence entre le vainqueur de ce même parcours emprunté en 1985 et 1990 n’était que de quelques secondes.
Quant à Bjarne Riis, ayant abandonné au cours de l’édition ’90, il échappe à la comparaison qui eût été, à n’en pas douter, encore beaucoup plus abracadabrante...
Mais qu’importe après tout, Abdoujaparov s’impose sur les Champs Elysées le lendemain et le public innocent fête la 5ème victoire consécutive de Miguel Indurain, premier coureur à réaliser pareil exploit (Anquetil, Mercx et Hinault en avaient bien remporté 5 avant lui mais pas consécutivement)! Bien sûr, le suspense a encore quelque peu fait défaut cette année mais, comme toujours, des coureurs ont démontré un fameux potentiel laissant présager une belle bagarre pour l’année suivante: Zulle et Riis semblent plus que jamais capable d’inquiéter le leader de la Banesto tandis que Jalabert et Virenque, spécialistes des échappées fleuves, seront là pour assurer le spectacle et donner des émotions! Quant à Marco Pantani, s’il pouvait arriver sur le Tour dans de meilleures conditions, quand on voit ce qu’il est capable de faire dans l’Alpe d’Huez, vous vous imaginez ce que ça pourrait donner? Puis Berzin reviendra, c’est sûr! Et Ugrumovaussi! Il a déjà 34 ans? Et alors?!
De leur côté, les suiveurs avertis et dépités regardent le quintuple vainqueur, tout sourire, former le chiffre 5 avec sa main. Symbole de cette course aux records plus fous les uns que les autres pour en avoir été le principal artisan depuis 5 ans, Miguel Indurain a augmenté ses performances en montagne de plus de 20% entre 1991 et 1995 à un âge (27 à 31 ans) où une telle progression n’a rien de logique.
Bien plus qu’un long discours, ces chiffres à eux seuls démontrent à quel point le progrès médical est constant et implacable, renvoyant aux oubliettes toute forme de hiérarchie naturelle et ne laissant aucune place à l’exploit «vrai».
Les quelques privilégiés qui ont tout compris se demandent alors ce que l’édition suivante va leur réserver en terme de «surprise». Leur principale interrogation restant de savoir jusqu’où cette supercherie pourra être poussée. Et comme ils s’en doutent, malheureusement, le «meilleur» est encore à venir...
Salut Ditch,
Toujours aussi intéressant, merci pour cette pépite.
Les 3 faits marquants pour moi sont le CLM par équipes de la Gewiss (record), le temps hallucinant du roi Miguel au Lac de Vassivière comparé à 1990 et la progression suspecte de Bjarne Riis, 107e en 1991, 5e en 1993, 3e en 1995 ... Ancien coéquipier de Fignon, le Danois avait donc pu remplacer Berzin défaillant dans l’équipe préparée par le pape de l’EPO, le docteur Michele Ferrari.
Pour Vassivière, j’avais déjà mis en avant cette progression suspecte récemment ->http://www.sportvox.fr/article...
Au final, ce Tour 95 n’a que des vainqueurs d’étape de très haut niveau, tous pris à un moment dans la suspicion du dopage
Virenque (Festina), Indurain (Banesto), Armstrong (Motorola), Zabel (Telekom), Zülle (ONCE), Jalabert (ONCE), Pantani (Carrera), Bruyneel (Mercatone Uno) ...
Plus Rominger, Riis et Escartin membres éminents du top 10.
Un seul absent en plus de Leblanc et Ugrumov, mais il avait été privé au dernier moment de la fête par Godefroot, un jeune Allemand de 21 débordant d’impatience, Jan Ullrich.
Le "meilleur" restait à venir en 1996, avec Riis sur le grand plateau à Hautacam ...
Salut Axel,
Bruyneel ne faisait pas partie de Mercatone Uno mais bien de la Once qui place cette année-là 3 coureurs dans le top 10. Et de fait, le tour 95 est riche en exploits réalisés par bcp de coureurs différents, comme pour mieux révéler la généralisation du dopage sanguin depuis 93.
Je pense que 1996 va sans doute être l’article que je vais rédiger avec le plus de plaisir...
@Ditch,
Oui lapsus c’était bien entendu ONCE pour Bruyneel en 1995.
Pas étonné pour ce que tu dis sur le Tour 96 ...
Je me souviens que Vayer et Portoleau avaient évalué la perf de Miguel Indurain en 1995 à la Plagne à une force capable de rouler à 10 km/h sur une pente à 10 % avec un sac de 100 kg sur le dos ! Hallucinant ...
Excellent article, je l’ai lu d’une traite, c’est très bien écrit, passionnant, vraiment je suis admiratif et jaloux.
Juste une remarque sur le fond, j’ai quand même l’impression qu’on sous-évalue l’importance de l’équipe médicale de la Banesto, qui devait pas être beaucoup moins performante (mais assez futée pour convaincre les coéquipiers de Miguelon de rester discrets dans la performance) que les labos de la Gewiss, de la Once ou de Festina.
Mais je le répète, l’article est très bon. Bravo !
Merci !
Je t’assure que je ne minimise pas l’importance de l’encadrement médical des Banesto, loin de là (cf mes articles précédents sur lesquels j’ai pu être critiqué justement pour avoir remis en doute ses vrais capacités). Mais comme Indurain apparaît dans tous les articles de ma série vu qu’il est au centre du dopage des années 90, j’insiste en fonction des épisodes sur d’autres coureurs ou équipes qui apparaissent subitement au fil des années pour moins mettre en avant Indurain dont les performances sont routinières...
Ok ! Je vais lire le reste de la série du coup !
Merci !
Bravo et merci pour cet article Ditch, toujours aussi bien racontée, j’espere que tu continuera comme cela jusqu’à l’annee 2000 !
Ditch=AxelBorg en mode la Methode lol......
Rien a redire, très bon article !
Un tour qui m’a bien plus à l’époque puisque du haut de mes 11 ans, je faisais évidemment partie des naïfs. Mes coureurs préférés de l’époque (Zülle et Pantani) ont fait de bons résultats et ont claqué des étapes.
C’est beau l’innocence :)
C’est vrai que c’est très bien écrit, mais la réalité froide de ces performances empêchent vraiment de s’enthousiasmer pour ce récit.
Je faisais également partie de ce groupe à l’époque... J’aimais bien Zulle et je le voyais bien détrôner Indurain en 96...

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