1993 : Rominger, Jaskula, Riis et la fin des illusions
Suite à mon article mettant en avant la comparaison frappante entre 2 époques du Tour de France (Lemond 1989 vs Armstrong 2000), j’ai eu l’idée de relater, en différentes parties, ce qu’il s’est passé entre ces deux éditions et qui représente assurément une période charnière dans l’histoire du cyclisme professionnel. Aujourd’hui, épisode IV: le Tour 1993.
Après deux années charnières de «mutation», 1993 voit le cyclisme entrer de plein pied dans l’ère du dopage biologique généralisé. Ca y est, nous y sommes!
Oh bien sûr, le «roi» Miguel est toujours au top, mais il va devoir faire face à une nouvelle flopée de coureurs surgis de nulle part: un «autre»cyclisme est né.
Car en se répandant dans la plupart des équipes, le dopage sanguin devient accessible à beaucoup de coureurs et plus uniquement à quelques leaders.
Mais cela va plus loin: la généralisation de ces nouvelles pratiques provoquent l’arrivée de nouveaux produits plus efficaces. Ceux-ci commencent à être combinés les uns avec les autres et il ne suffit plus d’en prendre pour être bons. Non, cela devient plus compliqué. Le résultat de la prise simultanée d’anabolisants, de corticoïdes, d’hormones de croissance et bien sûr d’EPO dépend entièrement de la qualité d’un programme «thérapeutique» à long terme. A ce petit jeu, beaucoup de paramètres deviennent déterminants: la qualité du médecin et du staff médical de l’équipe, le budget de celle-ci, l’accord du coureur pour se plier à tout... mais également sa compatibilité physiologique aux produits, ses paramètres pharmacocinétiques, ses sensibilités spécifiques, ses réactions allergiques... Tout cela demande des intervalles de prises, des niveaux de dosage et des «cocktails» spécifiques par sportif.
Alors qu’on peut clairement oublier les qualités intrinsèques des cyclistes comme facteur clé de la performance, on n’en est plus non plus à distinguer qui prend de l’EPO et qui n’en prend pas... A présent les résultats des coureurs dépendront d’une série impressionnante de paramètres externes résumée en ces termes: encadrement médical.
Ainsi, on va voir surgir des types au palmarès transparent, passé la trentaine, soudain «éclater» au grand jour grâce à une équipe et un staff «performant» mais également à leur «bonne volonté» de cobaye.
Lors de cette édition 1993 du Tour de France, 3 coureurs vont ainsi frapper les esprits par leur ascension fulgurante; une montée en «puissance» qui va leur permettre de se payer le luxe de venir chatouiller l’hégémonie de Miguel Indurain sans toutefois parvenir à réellement l’inquiéter.
Pour commencer, honneur au futur lauréat: Bjarne Riis. Le Danois de 29 ans, au demeurant sympathique, a jusqu’ici réalisé une carrière de parfait grégario. Sans grandes qualités intrinsèques pour le vélo, il est jusqu’à présent passé totalement inaperçu dans le peloton. Après 3 premières saisons transparentes, il rejoint en 1989 l’équipe Super U afin d’épaulerLaurent Fignon sur la Grande Boucle.
Pour servir de joker de luxe au cas où le français aurait une défaillance? Sûrement pas. Pour l’accompagner le plus loin possible dans la montagne? Non. Pour emmener le train dans les premiers lacets des cols? Même pas. Non, notre ami Bjarne a simplement été choisi pour sa carrure imposante et sa réputation de «battant», ne rechignant pas à la tâche. Ainsi Cyril Guimard voit en lui une bonne protection pour L. Fignon dans la plaine, contre le vent et les bousculades...
Car notre cher Bjarne est un véritable hippopotame lorsque la route s’élève, incapable de passer une bosse avec les meilleurs... Il finit d’ailleurs ce Tour 89 à la 95ème place, à... 2h03’ du vainqueur. Après un abandon lors de l’édition 1990, il finit 107ème en 1991 à... 2h08’ d’Indurain.
Mais le grand danois voit arriver SA chance lorsque l’équipe Ariostea l’engage en 1992, il ne va pas la laisser passer. Ariostea, c’est la formation qui a fait un tour 91 plus qu’interpellant et qui compte dans ses rangs Moreno Argentin, surnommé «l’homme bionique»... et Michele Ferrari dans le staff médical. Ce dernier va entamer la métamorphose de Riis: stade 1; il y en aura 3. Le niveau «Riis - Puissance 1» va lui permettre de terminer 5ème à Paris, plus qu’inespéré pour lui 2 ans plus tôt.
Ensuite, parlons de Zenon Jaskula. Le polonais de 31 ans a entamé sa carrière sur le tard, 3 ans plus tôt. Bon rouleur, il ne s’était jamais illustré en montagne jusqu’ici et ses performances sur la Grande Boucle se résumait à un abandon après 12 étapes en 1992. Mais son équipe GB-MG s’étant mise au diapason de beaucoup d’autres en cette saison 1993, Zenon allait se métamorphoser l’espace d’un Tour. Le temps de marquer l’histoire en étant le premier européen de l’Est sur le podium avant de retomber dans l’oubli.
Enfin, le plus connu d’entre eux à l’époque: Tony Rominger. Entamée en 1986 (à 25 ans) dans une petite équipe, sa carrière prend un certain envol en 1989 après son arrivée chez Château d’Ax un an plus tôt. Il réalise ainsi de belles performances dans les courses d’un jour et parvient à bien figurer également dans les épreuves d’une semaine grâce notamment à ses qualités de rouleur. Malheureusement pour lui, ses piètres aptitudes dans la haute montagne l’empêchent de briller sur le Tour: 68ème en 1988 à 1h23’, 57ème en 1990 à 1h15’ après avoir servi d’équipier à Gianni Bugno.
Puis il y a son passage dans l’équipe CLAS en 1992, un «déclic». Bien pris en main pas Ferrari (encore lui) qu’il connaissait déjà chez Château d’Ax, il se révèle subitement très bon grimpeur à... 31 ans et remporte le Tour d’Espagne. L’année suivante, Ferrari s’engage à le préparer spécifiquement pour qu’il puisse briller sur le Tour de France, ce sera une réussite. Clairement à la hauteur du leader espagnol dans la montagne, faisant jeu égal avec lui dans les chronos, il ne devra ses 5’ de retard à Paris qu’à une mésaventure dans le clm par équipes.
Etre capable de faire peur au grand Indurain en l’espace de 2 ans, voilà une belle réussite pour Michele Ferrari!
Mais revenons quelque peu à la course.
Au départ de cette 80ème édition, Miguel Indurain fait figure d’ultra favori. Il s’est adjugé le Giro pour la seconde année consécutive et on voit mal comment ses challengers pourraient l’inquiéter. Ceux-ci sont au nombre de 3: les «habituels» Chiappucci et Bugno et un certain Tony Rominger. Après avoir remporté les deux dernières éditions de la Vuelta, le suisse s’est spécialement préparé pour cette Grande Boucle. Sans se soucier de cette remarquable ascension, aussi fulgurante qu’étonnante au vu de son âge, le public espère avoir en Rominger l’ombre d’un suspense dont il fut privé l’année précédente.
Mais dès le prologue, le navarrais met tout le monde d’accord: en infligeant à tous ses adversaires un écart minimum de 2 secondes au kilomètre, la couleur est annoncée d’entrée: le double vainqueur de l’épreuve est au top de sa forme.
Les amateurs de thriller sportif sont d’autant plus déçus que lors de la deuxième étape, les «CLAS» perdent 2 coureurs et s’handicapent fortement en vue du CLM par équipe prévu 2 jours plus tard. Et en effet, avec seulement 7 coureurs, l’équipe de Rominger réalise un chrono catastrophique agrémenté qui plus est d’une minute de pénalité (pour s’être poussés entre eux!) qui les place finalement à plus de 4’du vainqueur du jour, l’équipe GB-MG comptant dans ses rangs un certain Zenon Jaskula qui a fait forte impression... Les Once ont terminé 2ème à 5 secondes et place ainsi Breukink et le jeune Alex Zulle au rang des outsiders. D’autant que la Banesto a fait un chrono décevant... Mais l’info du jour, c’est que Rominger se retrouve 100ème au général, il a déjà perdu le Tour...
Ce début d’épreuve est également marqué par la bataille que se livrent, à coup de sprints, Mario Cipollini et le belge Wilfried Nelissen pour la conquête du maillot jaune.
Une première partie de course qui dévoilent aussi beaucoup d’enseignements pour le futur du cyclisme. L’allure du peloton, déjà très élevée, atteint un summum lors de la 6ème étape remportée par le belge Johan Bruyneel à une vitesse moyenne tonitruantede 49,417 km/h pour parcourir 158 kms. Le record précédent, datant de 1988, était certes de 48,927 km/h mais sur une distance de... 38 kms!
Le lendemain, c’est Bjarne Riis qui s’illustre en remportant son premier succès sur le Tour tandis que Johan Musseuw met une nouvelle fois la Belgique à l’honneur en endossant le maillot de leader.
Le grand danois semble sortir de son statut de porteur d’eau mais on a encore rien vu...
24h plus tard, c’est un autre futur vainqueur qui rafle la mise: un jeune espoir américain de 22 ans fait en effet parler ses qualités naturelles de puncheur - baroudeur pour aller chercher l’étape arrivant à Verdun. Il s’appelle Lance Armstrong et on lui prédit un bel avenir dans les courses d’un jour...
Avec le recul, on peut dire que cette fin de première semaine fut déjà riche en éléments révélateurs et prémonitoires mais à l’époque, personne ne voit rien venir dans le public.
Et le 12 juillet voit se dresser le premier moment clé de cette 80ème édition: le CLM individuel autour du Lac de Madine.
Les 59 kms du parcours sont faits pour voir briller Indurain; et comme l’année précédente, le navarrais est monstrueux: il survole l’étape à 48,604 km/h de moyenne après avoir subi une crevaison, s’il vous plaît.
Derrière toutefois, l’hécatombe est moins traumatisante qu’un an plus tôt: Bugno a «limité la casse» à 2’11’’ tandis que 4 autres coureurs sont sous les 4’ (Breukink, Rominger, Zulle et Bruyneel). Et au vu des conditions de son parcours, on en vient même à se demander si la vrai «perf’» n’a pas été réalisée par Tony Rominger; le suisse a pris 2’42’’ dans les dents mais en raison de sa position éloignée au général, il est parti longtemps avant les autres cadors et a du faire face à des conditions dantesques: vent de face, pluie et même grêle par endroit. Il a qui plus est roulé le dernier km avec une roue à plat. Tout cela prouve que le leader de l’équipe CLAS est dans une forme exceptionnelle (pour ne pas dire «surnaturelle») mais malheureusement, il pointe maintenant à un peu plus de... 5 minutes de l’espagnol.
Breukink, Bugno, Bruyneel et Riis peuvent certes se targuer d’être à moins de 3’ du nouveau maillot jaune mais peuvent-ils vraiment inquiéter le leader de la Banesto? Aux yeux des suiveurs, cela paraît peu probable: le hollandais est trop inconstant, l’italien ne gère pas bien la pression, le belge arrive un peu dans l’inconnu et le danois a démontré jusqu’ici qu’il ne savait pas du tout grimper...
La montagne qui pointe le bout de son nez à l’horizon va leur donner raison...sauf que contre toute attente, c’est Bjarne Riis qui résistera le mieux parmi ce groupe de «prétendants». Un événement auquel le public ne s’attend pas; tout comme il ne s’attend pas à voir le rouleur Zenon Jaskula (pointant discrètement à la 7ème place du classement à 3’3’’) faire bien plus que tirer son épingle du jeu.
Le lendemain, les Alpes se présentent donc aux coureurs avec une première étape comptant 3 cols au programme (Glandon 1ère Cat., Télégraphe 2ème Cat. et Galibier Hors-Cat.)... pour un scénario peu emballant. Après que le peloton ait gravit le Glandon à une allure supersonique (une heure d’avance sur l’horaire le plus rapide!), Tony Rominger accélère brutalement dans le Télégraphe. Cet effort tout en puissance a pour résultat de faire passer par la fenêtre Bugno et Chiappucci qui termineront respectivement à plus de 7 et 8’ du vainqueur, perdant définitivement le Tour.
Au pied du Galibier, Indurain poursuit le travail de sape du Suisse en accélérant de la même manière et en distançant tout le monde hormis Rominger bien sûr, le colombien Mejia, Jaskula et Hampsten. Les deux derniers cèdent à 500 mètres du sommet et en bas de la descente, Tony Rominger s’impose à Serre-Chevalier dans un sprint à 3, s’offrant ainsi une victoire de prestige et remontant à la 5ème place du général, juste derrière Mejia, Jaskula et Breukink qui accusent respectivement 3, 4 et 5’ de retard sur le leader de la Banesto.
Une étape qu’a vécu étrangement Laurent Fignon... En fin de carrière, le français dispute son dernier Tour de France et même ici sa dernière course professionnel. De la génération «80», n’ayant plus rien à prouver et quelque peu «hors du coup», il a répondu par la négative lorsque son équipe Gatorade a voulu tâter le terrain au sujet de certains nouveaux produits qu’il pourrait prendre...
Ainsi, depuis le départ au Puy-du-Fou, Fignon subit la course avec un sentiment étrange: étonné par la vitesse dans les étapes de plaine, lors desquelles il voit des coureurs, peu à leur avantage les années précédentes, maintenant rouler comme des avions en tête de peloton, il se pose des questions.
Et lors de cette première joute alpestre, il va être déconcerté: attaquant dans le Télégraphe, il a le sentiment d’avoir de bonnes sensations, un bon coup de pédale... croit-il en tout cas. Car quelques minutes plus tard, un groupe de 30-40 coureurs revient comme une fusée sur lui avant de le déposer sans qu’il ne puisse rien y faire. Le train Rominger venait de passer et lui faire comprendre que cela en était terminé pour lui. Le lendemain, il abandonnera en bas de la dernière ascension pour définitivement raccrocher le vélo. A l’époque, il est en effet persuadé de ne plus avoir le niveau. Quelques années plus tard néanmoins, ses constatations prendront tout leur sens...
Dans la caravane, ces vitesses de courses accrues se ressentent clairement mais pour le grand public, il est difficile d’avoir des repères. Pourtant l’émergence de nouveaux coureurs inconnus jusque là et gravissant maintenant les cols avec aisance aurait pu leur mettre la puce à l’oreille... mais il n’en est rien.
Néanmoins, les téléspectateurs voient juste pour une chose: le Tour est déjà plié.
A partir de là, tout va en effet être limpide dans cette Grande Boucle: quelques coureurs vont certes surprendre mais la hiérarchie en course est établie: Indurain et Rominger font la loi quand la route s’élève, ils sont intouchables. Malheureusement, le suisse se trouvant à près de 6 minute de l’espagnol, il n’y aura pas de bagarre.
24 h plus tard, on assiste en effet au même scénario avec un Rominger qui coure pour être deuxième, la meilleure place qu’il peut encore espérer atteindre.
Cette étape étant plus dure que la précédente avec 4 cols et une arrivée à Isola 2000 (Hors-Cat.), les deux premiers cols de 1ère Cat. sont franchis plus «calmement» et c’est dans la «Bonette» (Hors-Cat.) que Rominger commande à son équipe «CLAS» de faire le ménage. L’écrémage est conséquent et ils ne sont plus que 8 au sommet puis 14 en bas du dernier col. La montée d’Isola se fait «au train» (la nouvelle mode en cet été 93) et, au désespoir des passionnés, Rominger n’attaque qu’à 1 km de l’arrivée; Indurain est le seul à pouvoir suivre et le suisse s’impose à nouveau au sprint, réalisant l’exploit de remporter deux étapes de montagne d’affilée.
Derrière, Breukink, Bugno et Zulle disent au revoir au top 10 en perdant plus de 10’ tandis que Chiappucci et l’étonnant Bjarne Riis ont fait une grosse étape en ne concédant respectivement que 13 et 31’’ au vainqueur du jour.
La transition qui suit entre les deux massifs montagneux ne vient pas bouleverser cette édition moribonde et nous voilà déjà dans les Pyrénées pour ce qui s’annonce comme l’étape reine: afin de compenser l’escamotage de l’année précédente, les organisateurs ont concocté aux coureurs une arrivée à Andorre avec pas moins de... 9 difficultés dispersées sur 231 kms.
Malheureusement cela ne va pas secouer la hiérarchie, loin de là! Le colombien Oliviero Rincon, échappé depuis le km 48 avec notamment un certain Richard Virenque, se voit même laisser l’opportunité par les favoris d’aller chercher la victoire d’étape. Des favoris qui se comportent de manière décevante et prévisible: après la sélection habituel dans la dernière montée vers Andorre, Rominger attaque seulement à 2,5 km de l’arrivée, ne pouvant de la sorte inquiéter Indurain, Mejia, Jaskula et Riis qui franchissent la ligne ensemble. Le top 5 semble ainsi se dégager: «Big Mig» entouré d’un suisse métamorphosé et de 3 parfaits inconnus, ou presque...
Après un jour de repos, le magnifique parcours offert par l’étape suivante subit le même sort: tout se joue dans la montée finale du Plat d’Adet qui amène les coureurs à Saint-Lary-Soulan. Après 2 kms d’ascension, le suisse de l’équipe CLAS attaque et seul le maillot jaune espagnol parvient à suivre; mais à 6 kms du but, le polonais Jaskula recolle et parvient à s’accrocher tant bien que mal jusqu’au sommet. A 300 m de la ligne, il déborde ses deux adversaires et signe ainsi la première victoire d’un coureur polonais sur la Grande Boucle.
Une étape une fois de plus décevante dans son déroulement et son intérêt mais qui frappe par la performance brute des coureurs: le vainqueur du jour Zenon Jaskula, talonné par Rominger et Indurain, réalise un numéro dans la montée du Plat d’Adet: avec une puissance moyenne de 430 watts dans le dernier col d’une étape aussi dur, il établit un nouveau record dans le milieu cycliste. Pour un type de 31 ans qui n’avait quasi jamais rien montré avant dans le domaine de la haute montagne, on peut dire que son équipe GB-MG a bien «travaillé»!
Mais recentrons-nous sur la course proprement dite puisqu’à l’époque, elle seule suscite vraiment les réactions: derrière le trio gagnant de la journée, Mejia, Chiappucci, Hampsten et Bruyneel parviennent à limiter la casse en perdant entre 1 et 2’. Cela permet aux 3 derniers nommés de conserver des chances d’atteindre la 5ème place occupée par le nouveau Bjarne Riis, tandis que le colombien occupe toujours une surprenante 2ème place. C’est d’ailleurs malheureusement le seul véritable enjeu de ce tour: les accessits derrière le grand Miguel...
Il reste alors une dernière étape des Pyrénées qui s’achève à Pau et, contre toute attente, c’est finalement celle qui va provoquer le plus d’émotions. Il faut dire qu’elle a beau être plus courte que les deux précédentes, elle offre au programme la montée du Tourmalet, du Soulor et de l’Aubisque!
Alors que les suiveurs pensent être partis pour assister à la routine installée depuis le départ par Rominger et Indurain, le suisse tente sa chance dès le Tourmalet, au niveau de la Mongie située à 5 kms du sommet. Il part avec son équipier Unzaga, le colombien Rincon, Jaskula et Chiappucci, rien de moins! Indurain est pour la première fois à la peine derrière tandis que Rominger et Jaskula prennent le large devant, passant le sommet avec 50 secondes d’avance sur l’espagnol. Malheureusement, les deux challengers retombent dans leur travers et, ne s’entendant pas, laissent revenir le maillot jaune. Leur chance est passée... Pas celle de Chiappucci qui en remet une couche avec Ghirotto et à nouveau Unzaga, c’est cette fois le coup gagnant.
Les 3 hommes creusent l’écart dans le Soulor et l’Aubisque et file vers Pau pour se disputer la victoire. Avec un peu plus d’une minute d’avance sur le peloton emmené par les Ariostea qui craignent pour la 5ème place de leur nouveau leader Riis, Claudio Chiappucci règle ces deux compagnons au sprint et sauve ainsi son mois de juillet. Il terminera 6ème à Paris.
2 jours plus tard, le CLM prévu la veille de l’arrivée sur les Champs Elysées va permettre de décerner les places d’honneur, faute de pouvoir entretenir un quelconque suspense pour la victoire finale. Sans surprise, les 3 hommes les plus en vue dans les grands moments de cette 80ème édition prennent les 3 premières places du chrono... à la différence près que Tony Rominger bat Miguel Indurainde 42’’!
Coup de tonnerre sur le Tour! C’est en effet la première fois depuis sa prise de pouvoir en 91 que l’espagnol est battu sur une épreuve en solitaire. La victoire du suisse frappe d’autant plus les esprits qu’elle est obtenue avec la manière: Rominger a en effet parcouru les 48 kms du parcours, pourtant technique, sinueux et même accidenté par endroit, à une vitesse impressionnante de 50,5 km/h... après avoir crevé et dû changer de vélo à 2,5 km de l’arrivée!
Cette performance est bien entendu totalement inhumaine mais à l’époque, le public ne voit qu’une chose: sans sa poisse de début de Tour, le leader de l’équipe CLAS était au niveau d’Indurain! C’aurait donc du être une belle bagarre... remise à l’année suivante comme le promet le suisse qui «se préparera spécifiquement pour le Tour de France». Sans doute pense-t-il déjà au petit plus que lui apportera la «méthode Ferrari»...
En attendant, Rominger s’adjuge ainsi la deuxième place du général en plus du maillot à pois qu’il arbore depuis quelques jours déjà. Quant à Jaskula, 3ème du CLM à 1’48’’, il monte sur la dernière marche du podium et relègue le grand perdant du jour, Alvaro Mejia, au 4ème rang.
Le lendemain sur les Champs Elysées, où Abdoujaparov s’impose au sprint, les (télé-) spectateurs ont clairement un «goût de trop peu» dans la bouche. L’impression qu’avec un Rominger comme ça, la bagarre aurait pu être belle. Nullement abasourdis par les nouvelles vitesses moyennes et l’aisance tout en puissance d’Indurain et de son dauphin suisse dans les cols, ils se réjouissent déjà d’être l’année prochaine. Que font-ils du sentiment étrange accompagnant l’émergence de ces coureurs trentenaires «découvrant» subitement leur potentiel troplongtemps «caché»? Balayé d’un revers de la main. Qu’importe après tout, tant qu’il y a du spectacle!
Par contre dans la caravane, le sentiment est tout autrechez les suiveurs avertis et les quelques coureurs qui, en raison de leur âge ou par conviction, sont «hors du coup»: pas dupes, ils comprennent que les changements entrevus lors des deux années précédentes n’étaient malheureusement pas qu’un feu de paille. Comme ils le redoutaient, il s’agissait bien de l’amorçage d’un changement radical, à présent bel et bien entériné: la métamorphose du cyclisme dont la réussite de 3 coureurs atypiques au cours de cette année 93 en fut le symbole.
Brillants de tout leur éclat, Tony Rominger, Zenon Jaskula et Bjarne Riis venaient en effet d’anéantir le mince espoir que ces «nostalgiques» entretenaient encore; celui de voir leur sport rester humain.
Trois hommes qui mettaient en quelque sorte fin à leurs dernières illusions.
Salut Ditch,
Excellent article sur ce Tour 1993 qui marquait la fin d’une époque pour Gianni Bugno, foudroyé en 1992 par Indurain dans le CLM du Luxembourg. Malgré son deuxième titre de champion du monde obtenu à Benidorm, Bugno ne jouerait plus jamais les premiers rôles dans le Tour.
Pas plus que son compatriote Chiappucci, passé en un an de la 2e à la 6e place.
Aux 3 coureurs que tu mentionnes, Rominger, Jaskula et Riis, il faut cependant ajouter le Colombien Alvaro Mejia Castrillona, coureur de Motorola en 1993.
Parmi le top 10 de cette édition 1993, on ne retrouve dans les coureurs connus que Miguel Indurain, Pedro Delgado, Andy Hampsten et Claudio Chiappucci.
Le cas de Tony Rominger est spécial. Certes Michele Ferrari l’a aidé, mais Rominger avait claqué la porte de Château d’Ax car il refusait de servir de porteur d’eau à Bugno. Le Suisse, avant de gagner la Vuelta en 1992, avait prouvé sa classe par de grandes victoires, Tour de Lombardie 1989 et Paris Nice 1991.
Quant à Riis, c’est en Italie chez Ariostea qu’il a appris le dopage, avec également une prise de conscience de sa part sur les pertes de poids à effectuer pour devenir un grimpeur.
Jaskula en 1993, enfin, me fait penser à Rumsas en 2002. Un coureur de l’Est trentenaire venu de nulle part, et qu’on ne reverra jamais à un tel niveau.
Petite anecdote sur le CLM du lac de Madine. Sans sa crevaison, Miguel Indurain aurait involontairement éliminé son ffère Prudencio, bon dernier de cette étape.
Bien que très fort en 1993, Indurain avait baissé en fin de Tour, victime de fièvres. Par deux fois il fut à la limite en montagne, dans Bonette Restefond et dans le Tourmalet, mais Rominger commettait l’erreur de passer les relais sans s’occuper de l’Espagnol, qui était alors prenable !
Sacré pavé que l’on prend plaisir à lire. C’est détaillé sans être lourd, ça a l’air d’être documenté (je suis un béotien du cyclisme ;o) et c’est fichetrement instructif. Peu de choses à dire, si ce n’est la consternation. Ces années là marque la prfessionnalisation du dopage, certes avant ça existait mais c’était à la méthode artisanale. Làa c’est cobaye, recherches, test massifs etc. Comment se regarder dans une glace après ça ? Et si ce n’était que le cyclisme ...
Une petite question : comment fait fignon pour commenter le tour aujourd’hui en sachant pertinnement qu’ils sont chargés comme des cobayes de laboratoire et que c’est ce genre de coureurs qui l’ont poussé à la retraite ?
@Panshir,
Fignon s’est dopé en 1984, certes de faço moins scientifique, donc il a aussi triché, comme Indurain ou Armstrong après lui.
Et puis, la compétition est irremplaçable, la nostalgie pousse les champions à rester dans le circuit, on voit tous les ans Merckx, Poulidor, Hinault, Thévenet, Jalabert revenir sur le Tour, même si d’autres comme Indurain ou Ullrich se font plus discrets.
C’est idem en F1 avec Stewart ou Lauda, omniprésents !
Merci Axel.
Concernant Riis, j’avais en effet entendu parler de sa perte de poids (c’est un peu à la mode, cela) mais ça n’explique certainement pas une telle ascension. Riis, même avec des kilos en moins, n’avait pas le potentiel pour faire un Top 5 dans le Tour, et encore moins le gagner.
Pour Rominger, je suis d’accord sur le fait que c’était un autre coureur avec des qualités indéniables (notamment dans le chrono) lui permettant de se mettre en valeur et de remporter certaines courses. Des classiques ou des courses d’une semaine comme Paris-Nice (comme l’a fait Jalabert par exemple) mais avant 92, il n’avait jamais réussi à faire quoi que ce soit sur un grand tour de 3 semaines ; tout simplement car il était trop limité en haute montagne pour pouvoir limiter la casse et compenser sur les chronos. En dehors du Tour de France, il a également couru la Vuelta et le Giro avant 92 et ses résultats parlent d’eux-mêmes : jamais en deçà de la 40ème place en Italie et une 16ème place en Espagne en 1990 (quand on connaît la concurrence qui y régnait à l’époque où la vuelta se courrait dans la première partie de l’année, une telle position au général ne représente pas grand-chose). Selon moi le Suisse est le prototype du coureur qui avait certes des qualités intrinsèques pour s’exprimer sur certains types de courses, mais à qui le dopage des années 90 a permis de se métamorphoser et de pouvoir viser des objectifs sur des « terrains » bien différents
Sinon, je n’oublie bien sûr pas Mejia mais vu que je ne connais pas bien ce coureur et qu’il n’entre pas dans la configuration des autres cités (il était encore jeune en 93, lui), j’ai préféré ne pas insister sur lui-même si bien entendu, ses performances en montagne sont tout autant à montrer du doigt.
@ Panshir : merci pour ton intérêt. Je ne connais pas l’exacte vérité mais je pense qu’il y a plusieurs raisons possibles à l’attitude des anciens coureurs. Comme l’a dit Axel, il y a l’amour de la compétition et l’envie de regarder et de commenter le cyclisme, quel que soit son niveau de tricherie, car c’est ça ou rien, malheureusement. Il y a sans doute une question de rémunération, aussi. Et puis je pense également que certains se disent honnêtement que s’ils couraient maintenant ou avaient couru dans les années 90, ils auraient fait pareil (j’ai l’impression que c’est ce que Merckx se dit pour défendre le milieu de la sorte), par conséquent, ils ne jugent pas. Et puis dans un milieu où l’on pratique l’Omerta, c’est difficile d’aller à l’encontre de la « masse » sans se faire marginaliser. Finalement, le plus digne est peut-être encore Indurain qui reste très discret. Il sait ce qu’il a fait et il préfère par conséquent ne pas en rajouter, dans un sens comme dans l’autre. Comme tu dis, il n’y a pas que le cyclisme où le dopage règne mais malheureusement, ce sport est en première ligne car les résultats dans ce domaine (comme dans l’athlétisme) repose entièrement sur la performance physique. Par conséquent, le dopage y a plus que jamais son importance et forcément il en ressort plus de choses.
Riis ne valait pas un vainqueur du Tour, il a été façonné par le dopage, mais Fignon et Guimard ont toujours souligné qu’il était un coéquipier exempalire, et valait mieux qu’un simple porteur d’eau.
De là à gagner le Tour, en effet, il y a un sacré pas ... qui s’appelle EPO !
Je me souviens bien de ce Tour et de Jaskula effectivement, qui se faisait décrocher rapidement dans les cols mais réussissait presque toujours à recoller, ce qui épatait les commentateurs d’antenne 2 (Chêne Chapatte). A noter que Riis a toujours le record du monde de puissance avec 480 Watts sur 34 minutes à Hautacamhttp://www.cyclismag.com/artic...
Pas étonnant avec 60 d’hématocrite et un grand plateau à Hautacam !
A l’époque, les commentateurs étaient bien discrets sur cette question et s’enthousiasmaient sans se poser de question (du moins à l’antenne).Pour Jaskula, il ne faut pas oublier que tous ces coureus de l’est, on ne les voyait pas avant 1989 donc certains ont débarqué tardivement mais sans qu’on sache grand chose d’eux même si ces gabarits dans les cols laissaient bien des surprises. Je me souviens de l’écoeurement de Lucho Herrera quelques années plus tôt devant ces rouleurs qui grimpaient d’un seul coup plus vite que lui.
Très agréable lecture en attendant la suite.
Toujours aussi interessant, bien ecrit et.. ecoeurant. Je me demande comment apres tout cela certains arrivent encore a se passionner pour le TDF, quand c’est desormais la qualite de "l’encadrement medical" qui decide du sort d’une course.
A une époque en tout cas, 70% du peloton prenait des produits contre l’asthme, ordonnance à l’appui...
Au fait Axel, toi qui connais certainement mieux le site que moi, que signifie "les auteurs du moment" ? Ce ne sont pas les auteurs du jour et ça n’a visiblement rien à voir avec le nombre de commentaires ou le nombre de lectures des articles. Tu sais ce que c’est ?
Salut Ditch,
Rominger étant le plus connu de ces 70 %.
Pour les "Auteurs du Moment", il me semble qu’il s’agit des rédacteurs que le Vox veut mettre en avant de façon ponctuelle sur leurs articles récents, en marge des rédacteurs d’aujourd’hui qui regroupent un panel plus large. Enfin, ce n’est que mon impression, rien de sûr à ce sujet !

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> Le tennis, sport peu bankable ...
MOCTEdes Babolat pour avantager Nadal ? tu ne delires pas un peu ? Et le Qatar qui sponsor ...
> Le tennis, sport peu bankable ...
ET puis ton raisonnement est un peu etrange : NOLE present a ROME en finale ou pas NADAL a gagn ...
> Le tennis, sport peu bankable ...
MOCTETu es loin d immaginer combien NOLE te decevra a RG ...
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