Need for Speech (1/2)
La dernière balle échangée, certains éteignent leur poste. C’est un tort: après le match, il y a la remise des prix et après la remise des prix, il y a les discours du vainqueur et de son runner-up. Moins ahuri que le footballeur, plus prolixe que le cycliste, le joueur de tennis a généralement davantage à exprimer. Doté d’un vocabulaire qu’il étoffe souvent dans plusieurs langues - surtout lorsqu’il est suisse - il évite encore à peu près à la novlangue répandue en Ligue 1: «le plus important, c’est les trois points», «on prend les matchs les uns après les autres» voire «nous visons le maintien». Le tennis nous réserve donc quelques moments savoureux, mais n’échappe cependant pas à la tendance générale qui s’est emparée du sport - et de la société toute entière - depuis une vingtaine d’année: le politiquement correct. Bien sûr, la professionnalisation croissante des joueurs les amène, au moins pour les meilleurs et donc les plus exposés d’entre eux, à s’exprimer avec plus d’aisance que leurs glorieux aînés. Mais justement à cause de cette professionnalisation, il arrive désormais que le discours se teinte d’une nuance un peu convenue. Si l’on y ajoute l’autocensure de certains, on se prend donc parfois à espérer des débordements devenus improbables, mais tellement rafraichissants!
«I’d like to thank my coach: he
helped me a lot in this great tournament. It was a tuff match you know. My
opponent played increbly well, and he should be proud of himself...
Congratulations, dude. I’ve always enjoyed playing on clay... And it’s why i’m
so happy today! Last but not least, I’d also thank the crowd: love you guys,
without you I wouldn’t have won this match. Bye bye, and see you next year!”
Ainsi déconnais-je, un faux micro à la main, après chaque finale de Roland-Garros. C’était l’époque de ma prime jeunesse. D’une intelligence moyenne, dans l’honnête normalité, je cultivais cependant une particularité: plus sensible que mes petits camarades au comique inhérent aux choses, je m’amusais de tout, pressentant que rien n’est vraiment grave - hors la mort. Et lorsque les joueurs ânonnaient après leurs exploits un discours confondant de banalité crasse, loin d’être frustré, j’étais aux anges. Si le comique, comme dit Bergson, c’est «du mécanique plaqué sur du vivant» alors ces joueurs en multipliant les clichés étaient des monuments de comique involontaire.
Parfois - rarement - on sortait des clous, et cela nous valait des moments savoureux, ou insolites. Chang qui remercie Dieu et qui récolte les sifflets du public cartésien, Leconte qui espère que la foule «a compris son jeu» et qui se voit invité à aller pleurer aux vestiaires («nan j’vais pas pleurer!» lancé gorge serrée et les larmes aux yeux) ou encore Courier plaisantant après une défaite contre Bruguera: «L’année dernière, je parlais français comme une vache espagnole; cette année, j’ai perdu contre une vache espagnole...». C’eût été encore plus marrant s’il avait antéposé l’adjectif pour en faire un nom: «perdre contre un espagnol vache», en ce beau dimanche de juin 1993, c’est exactement ce qui lui est arrivé (en cinq très beaux sets).
Qu’on ne se méprenne pas: je sais bien qu’on plaisante encore aujourd’hui, et que les joueurs continuent de jouir d’un certain espace de liberté (avec tout de même des limites, cf. les pressions pour que Nole arrête ses imitations pourtant si drôles). Mais il faut reconnaître que Federer et Nadal, qui ont ces dernières années trusté titres et «podiums», n’ont pas été pour rien dans le formatage du discours tennistique. On peut distinguer chez eux quelques traits récurrents qui participent de ce mouvement général:
Le consensualisme: nadalien ou pas, on peut s’émouvoir du traitement infligé par le public parisien à Rafa l’année dernière, lors de sa défaite contre Soderling. En France, on n’aime pas souvent les champions étrangers (Tonton, sors de ce corps!) surtout lorsqu’ils gagnent avec une insolente facilité. Mais entre le soutien sympathique accordé au challenger et l’intolérable bronca réservée au favori - blessé - il y a en une limite qui a été largement franchie en 2009 Porte d’Auteuil. Peu soupçonnable d’être un thuriféraire[1] de l’ogre espagnol, j’ai ressenti la même gêne qui s’était emparée de moi lors de la dernière victoire de Steffi Graf, dix ans auparavant, contre Hingis. L’ibère et son staff auraient bien le droit de s’en plaindre, et s’en plaignent d’ailleurs certainement... en privé. Mais aux dires du champion, il n’y a aucun problème: «chacun est libre de supporter qui il veut» et si l’on écoute son oncle, l’inénarrable Toni, «tout le monde il est gentil avec Rafael». Pourquoi ne pas dire que les français se sont montrés incroyablement mesquins ce jour-là? Notre fierté nationale en souffrirait peut-être, mais l’esprit de franchise y gagnerait sûrement. Pourquoi avoir peur de dénoncer les travers d’un public dont ils n’ont de toute façon que très peu à attendre?
La modestie hors de saison: en se posant en éternel challenger, le Roi Nadal atteint souvent les limites du ridicule lors de ses interviews d’avant match. Déjà peu crédible lorsqu’il évoque Federer - surtout sur terre battue - il devient franchement comique lorsqu’il s’agit d’un top 20 ou d’un top 30. Bien sûr, la pire façon d’aborder un match, c’est de se poser d’emblée en vainqueur. Estimer son adversaire, préparer sérieusement une rencontre sont autant de principes qui figurent dans le B.A.B.A de tout champion qui se respecte. Mais quand on écrase à ce point la concurrence, qu’on jouit d’une forme épatante et qu’on n’a pas perdu un set depuis des mois, il est tout de même permis de ne plus arborer des pudeurs de jeune vierge. Et d’assumer l’évidence: le favori, c’est lui!
La négation de l’évidence: dans le domaine du formatage du discours, Federer n’a pas grand-chose à envier à son principal rival. S’il vient très récemment de reconnaître qu’on pouvait commencer à parler de «déclin» à son sujet, il s’en faut de beaucoup qu’il ait toujours pratiqué une telle transparence dans son discours. Lorsqu’il enchaînait les mauvais résultats en 2008, lorsqu’il n’a plus rien gagné après l’OA de cette année[2], tout allait officiellement très bien et il était «content de son jeu». Non, Roger. Quand on commence à perdre contre des joueurs qu’on a rossés jusque là, c’est que «tout ne va pas bien». Le reconnaître ne serait pas déshonorant, et n’aggraverait certainement pas le problème.
La trop grande révérence: le tennis, et le sport en général, c’est un combat. Contre la fatalité, contre soi-même, parfois contre le public, mais d’abord et avant tout contre l’adversaire. Qu’on veuille le mettre à bas n’exclut pas qu’on le respecte en dehors du terrain. Mais il y a des limites à tout, y compris au respect, ou du moins à la révérence. La rivalité McEnroe/Connors ou bien McEnroe/Lendl pour ne citer que ces deux cas était palpable, et dépassait les simples limites du sport. On frissonnait parfois de ces regards de tueur, l’électricité était dans l’air, surtout quand Lendl allumait Mc au filet. Le spectacle n’en pâtissait pas, au contraire: c’était un supplément dans la dramaturgie de la rencontre. Que Nadal et Federer soient des jeunes gens parfaitement éduqués, fort bien, bravo à leurs mamans. Mais qu’ils cessent ce qu’en des lieux moins policés j’associerais à une pratique sexuelle bien agréable, mais déplacée entre adversaires quise respectent[3]!
[1] J’aime bien balancer au moins un mot compliqué par article. Je ne sais pas, ça me donne l’illusion d’être aussi intelligent que Lionel. T’es où, espèce de toxico?
[2] Perdre contre le revenant Hewitt à Halle, franchement, fallait le faire. J’en ai encore des sueurs froides, comme je crois l’avoir dit ici: http://www.sportvox.fr/article.php3?id_article=27973 (honteuse auto-publicité à peine déguisée)
[3] Entre adversaires hétéros, j’entends.
Bon article.
Trop souvent, les discours sont très polissés, sans saveur.
Un peu d’humour, comme Safin ou Soderling, est le bienvenu.
Un peu de charisme, comme Kuerten, ne l’est pas moins.
J’avais bien aimé le discours de perdant de Soderling en 2009 contre Federer. Battu pour la 10e fois d’affilée par le Suisse, l’élève de Magnus Norman avait clamé dans le micro parisien "Personne ne me battra 11 fois de suite !"
Pourtant, à Wimbledon et à l’US Open, Federer portait la série à 12, avant de perdre la 13e manche de son duel contre Soderling, en 2010 à Roland Garros !
Merci Axel.
C’est quand même dans ce sport qu’on trouve le plus d’humour. Me rappelle pas qu’un footballeur m’ait jamais fait marrer. Sauf Cantona et ses mouettes.
La réplique de Sod etait très drôle, mais je crois que c’est une reprise. Il faut que je cherche, mais l’un des adversaires malheureux de Borg, ou de Mc, avait déjà sorti un truc pareil. Mais réplique ou pas, ça reste très drôle et accessoirement ça rassure : ils sont capables de prendre un peu de distance sur ce qui demeure tout de même un enjeu... Malgré l’enjeu.
Safin à Bercy avait été hilarant aussi, remerciant les généreux sponsors pour les cadeaux !
Il me semble, Wikipedia à l’appui, que c’est une réplique de Gerulaitis ("Personne ne bat Vitas Gerulaitis 17 fois de suite"), quand il avait fini par gagner sa 17ème rencontre face à Connors.
Oui, heureusement qu’il était là le géant russe. Pour mettre de l’ambiance, et pour maintenir à flots nombre de boites moscovites !
Salut Giaccommi, texte intéressant...
Comme tu l’écris , c’est le règne du consensualisme et du politiquement correct : Des discours de finales formatés, des point presses expédiés où sont sempiternellement répétes les mêmes choses, des rapports de caramaderie de facade entre les joueurs (je déteste cette manie de faire ces poignées de main à la ben-hur )où tous prennent bien soin de tenir des propos généralement élogieux envers leurs adversaires...
Je me souviens encore des propos peu amènes d’un Rosset envers un Paes après un match de coupe Davis, l’inoubliable prono de Rusedski sur les chances de Sampras dans l’US Open de 2002 et les propos limites injurieux de Noah envers Leconte au sujet de la fameuse demie finale de MC 1988 ; enfin un peu moins d’hypocrisie et un peu plus de franchise ...
Merci Killranger !
Mais précise donc les propos auxquels tu fais allusion, parce que je ne les connais pas !

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