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le 12/07/2010

Roddick, héros tragique


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Pour prouver qu’ils ont de belles lettres, ou simplement pour sacrifier à un lieu commun toujours reposant, les journalistes de tous poils n’hésitent généralement pas à multiplier les métaphores fleuries dans leurs commentaires sportifs... puisant d’ailleurs abondamment dans les autres sports, comme si le vocabulaire du tennis, par exemple, ne suffisait pas à décrire certains matchs à l’intensité extraordinaire. On ne compte plus les «mano à mano», les victimes du «taureau de Manacor», les «rounds d’observation» au commencement d’une partie, et d’autres exemples qu’il serait bien fastidieux de recenser ici. A ce petit jeu, la comparaison avec le théâtre trouve aussi des adeptes. Parfois non sans pertinence. Mais si l’on évoque sans trop y penser et avec un soupçon de facilité la dramaturgie d’une partie de tennis pour la seule raison qu’elle présente suspens et rebondissements, il faut convenir que certaines parties dépassent, par leur portée, les strictes limites de leur sport... pour devenir d’authentiques tragédies. La finale de Wimbledon 2009 opposant Roddick à Federer fait incontestablement partie de celles-là.

Il convient pour commencer de lever toute ambiguïté: du seul point de vue sportif, il est permis de jouer les difficiles et d’assurer que la finale 2009 de Wimbledon n’a pas vraiment atteint les sommets que l’on a complaisamment décrits dans la presse. Sauf à s’extasier des services de plomb tenus avec une belle régularité par les sieurs Federer et Roddick (37 mises en jeu conservées de suite pour ce dernier!) elle fut très inférieure à celle qui opposa l’année précédente, sur le même terrain, le tenant du titre helvète à celui qui allait inscrire son nom pour la première fois au palmarès: Rafael Nadal. Mais d’un point de vue strictement dramaturgique, l’édition 2009 du plus vieux tournoi du monde ne pouvait que ravir toute personne un tant soit peu pénétrée de la notion de tragique.

Petit rappel: on s’accorde généralement à définir la tragédie comme «l’imitation d’une action noble, mettant aux prises des personnages de rang élevé - souvent unis par des liens familiaux, ou d’amitié - qui se révèlent impuissants face aux forces supérieures qui les manipulent . «L’enchaînement des évènements et le dénouement nécessairement dramatique», renchérit Wikipedia, «relèvent d’une fatalité implacable, qui peut sembler injuste, inique et au-delà de l’endurance humaine». La tragédie chez les grecs vise à donner au citoyen une leçon: par la purgation de ses passions, en ressentant au spectacle «terreur et pitié» (principe de la catharsis) il est censé devenir plus sage, moins déviant, plus «politiquement correct» en somme.

Ce sont bien deux princes qui s’opposent en finale de Wimbledon: d’un côté, celui qui fut un éphémère numéro Un mondial en 2003, Andy Roddick, membre du cercle très fermé des vainqueurs de grands chelems, et de l’autre, le Roi Roger dont il est inutile de rappeler le palmarès. Ces deux-là sont-ils amis? En tout cas, ils se respectent, et se sont tant de fois affrontés qu’une certaine intimité s’est établie entre eux. They belong, comme on dit outre-manche.

Roddick à cette époque, comme bien d’autres joueurs, a un problème qui a pour nom Federer. C’est sa fatalité implacable, son déterminisme à lui: en vingt confrontations, l’helvète l’a rossé à dix-neuf reprises, dont trois fois en finale de tournois majeurs (Wimbly 2004 et 2005, Us open 2006). L’américain a beau jurer qu’il aborde chaque match comme si c’était le premier, la loi des nombres joue forcément un rôle narquois - au moins dans son subconscient - lorsqu’il est question d’affronter son bourreau une nouvelle fois.

«La tragédie», dit le personnage du Prologue dans l’Antigone d’Anouilh,«c’est reposant, parce que dès le début, on sait qu’on est fait comme des rats». Roddick le sait-il en ce 5 juillet 2009? Au moment de concrétiser une de ses quatre balles de deux sets à rien, dans le tie-break de la deuxième manche, y croit-il véritablement? Toutes les explications du monde (la nervosité, la crispation, une défaillance physique) ne parviendront pas à expliquer qu’un joueur aguerri, qui n’est pas précisément une fillette, ait pu à ce point laisser passer sa chance... sauf à considérer qu’il SAVAIT dès ce moment-là(peut-être même avant de commencer le match?) être une victime expiatoire livréesur l’autel du Dieu Federer... qui ne faisait finalement que se jouer de ses espérances!

Disputée en cinq actes, cette partie décidément exemplaire ménage même l’espoir jusqu’au bout: lorsque l’américain égalisecontre toute attente à deux sets partout, lorsqu’il tient son service dans cette incroyable dernière manche, tout le monde se prend à y croire. Non, cette fois-ci, impossible, Federer ne peut s’en tirer! Et c’est bien là que réside la perversité du tragique, entretenant l’espoir, le fol espoir, pour mieux le réduire à néant dans un «final» qui emporte tout sur son passage.

Même le discours d’après match de Roger, qu’on a connu plus fair-play, s’intègre à merveille dans ce contexte: il est bien à ce moment-là l’incarnation du destin implacable, du fatum d’airain qui pèse sur les mortels comme une chape de plomb. Et qui les écrase. Dans tous les sens du terme, Federer est inhumain ce jour-là.

A ce moment précis, en ce début d’été 2009, c’est Andy que je plains et que je soutiens, malgré mon indéfectible admiration pour le Suisse, parce qu’il incarne avec panache une humanité qui sait qu’elle va mourir, mais qui se bat, encore et toujours, pour reculer l’inexorable instant où elle devra enfin lâcher prise. La leçon aura été plus métaphysique que politique, en définitive. «Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas/ N’importe! Je me bats! Je me bats! Je me bats!» (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac).

par Giaccomi
bulle_commentaire.jpg Les derniers commentaires

par Point de Suspension

le 12 juillet 2010 à 17H04

Roddick, héros tragique

Bon, c’est bien gentil mais il faudrait penser aussi à ne pas monopoliser la rubrique tennis. Place aux jeunes, en quelque sorte.

Plus sérieusement, il y aurait beaucoup à dire sur Roddick, sur cette volée haute de revers manquée dans le deuxième set, et plus généralement sur sa carrière vécue à l’ombre de Federer. Pour ma part, même s’il avait réussi a remporter le second set, il aurait perdu le match, à cause de l’aspect tragique de cette rencontre. Je crois qu’à cette époque Federer ne pouvait pas perdre, et surtout pas contre Roddick. Je pense qu’il était intouchable dès le moment où il sauve la balle de break à 4-3 dans le troisième set contre Haas, en huitièmes à Roland-Garros. Roddick, Söderling, tous se battaient alors contre l’histoire, pas seulement contre un joueur qui les avait dominés de multiples fois. Peut-on alors reprocher à Roddick d’avoir perdu ? L’Américain a été un monstre de courage, de persévérance sur ce match, et j’avoue avoir ressenti plus de peine pour le perdant que de joie pour le vainqueur ce jour-là, le discours et la veste de l’Helvète n’y étant pas non plus étrangers. Je reste persuadé qu’à la fin des temps, quand les grands maîtres du All-England Lawn Tennis and Croquet Club récompenseront les justes et les méritants, ils attribueront un Wimbledon posthume à Roddick et Lendl, pour services rendus au gazon (et dans le même temps précipiteront Agassi parmi les pénitents - mais ce n’est qu’une opinion personnelle...).

Sinon, j’avais lu sous d’autres latitudes (welovetennis pour ne pas les nommer) un bien bel article à propos de Roddick et de cette finale, où la thèse portait sur l’éducation tennistique qu’avait reçue le Texan. Je n’ai pas le lien mais je vous invite à fouiller, c’était plaisant.

Une dernière chose, vous soulignez l’exploit d’Andy d’avoir pu conserver sa mise en jeu 37 fois de suite, mais j’en connais deux autres qui peuvent se targuer du même fait de guerre... Il est vrai qu’à l’aune de leur match dantesque, les mots ténacité et persévérance prennent un autre sens. Je n’avais pas réagi à propos du Isenr-Mahut Nerver Ending Tour, c’est chose faite.

Au plaisir (sans cesse renouvelé) de vous lire.

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par condargent

le 12 juillet 2010 à 17H08

Roddick, héros tragique

"I get knocked down But I get up again You’re never going to keep me down" (Chumbawamba, Tubthumping)

http://www.youtube.com/watch?v...

Ola Giaccomi, article qui ne parle à peine de Federer et de Nadal, pas du tout de Borg et qui prétend parler de tennis, c’est insolite pour le moins !

Ton évocation de l’Antigone d’Anouilh me fait penser que la comédie c’est pareil !! Je me rappelle il y a fort longtemps l’interview d’un auteur de boulevard qui disait que c’était très simple à écrire une comédie, il suffisait que les personnages ne s’en sortent jamais. Tragediente, comediente, même combat !

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par Le retour du Panshir

le 12 juillet 2010 à 17H14

Roddick, héros tragique

Le tennis vox reprend du poil de la bête ( ;. Il a toujours eu un côté un peu lourdaud roddick non ? ce style un peu paysan du fin fond du texas moyen, un peu simplet, qui se fait marcher dessus par monfils (le fameux "ne sois pas arrogant avec moi") et qui se débat pour essayer d’exister quand deux monstres phagocyte tous les titres.

Joli excercie de style giacommi, roddick, héros malheureux et catharsis du tennisman de cnapé ?

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par condargent

le 12 juillet 2010 à 17H48

Roddick, héros tragique

Salut Panshir. Petit clip associant musique uplifting, cinématographie qui tourne en rond et esprit sportif batave :http://www.youtube.com/watch?v...(le groupe est Australien).

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par Giaccomi

le 12 juillet 2010 à 18H23

Roddick, héros tragique

Merci pour ces premiers commentaires !

Il y aurait en effet beaucoup à dire encore sur ce match et sur l’étrange domination de Federer à cette époque (déjà largement plus à son meilleur niveau). C’est une des seules fois où Roddick m’est apparu sympathique en fait. C’est vrai que son côté lourdaud et très americain m’a longtemps fatigué. Mais là, c’était juste too much : la veste, la morgue (normal pour un enterrement de première classe ! Allons bon, ça me reprend...) du Suisse....

Sinon je vous ai dit que j’étais en vacances ? Comment ? Ça se voit ? Comment ? Je me tais ? Ah bon d’accord ...

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par cyril

le 12 juillet 2010 à 18H33

Roddick, héros tragique

Finalement, Roddick, c’est la chèvre de M.Seguin, qui combat jusqu’au petit matin, alors que c’est perdu d’avance mais dont on se complaît à admirer le panache à vouloir vaincre et repousser ce qui est inéluctable.

Quoi, mes réferénces littéraires sont pitoyables...

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par Giaccomi

le 12 juillet 2010 à 18H53

Roddick, héros tragique

Mais pas du tout ! J’adore "la petite chèvre ...". Surtout racontée par Fernandel. C’est une de mes petites madeleines à moi.

Sinon ça me fait penser que Fed, ce serait plutôt la grosse chèvre, rapport àson titre de GOAT. Oui bon, je sors...

Quant au type qui s’appelle Road-dick, allez me dire qu’il n’a pas une tête de gland après ça !

Oui, je suis calamiteux et je l’assume parfaitement !

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