Alesi 91, l’effet papillon
En 1972, Edward Lorenz proclame qu’un simple battement d’ailes de papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas. Théorie du chaos et science météorologique en sont bouleversées ... Le destin de Jean Alesi en F1, c’est l’effet papillon. En 1990-1991, le jeune Français est pris au milieu d’un gigantesque maelström politique entre les quatre top teams du plateau, McLaren-Honda, Ferrari, Williams-Renault et Benetton-Ford, impliquant plusieurs autres pilotes de calibre du paddock, Senna, Prost, Boutsen, Mansell et Nannini ... Révélé par deux courses magnifiques en 1990, à Phoenix et Monaco, Jean Alesi quitte Tyrrell Honda en 1991, direction la Scuderia Ferrari. Mais l’Avignonnais aurait très bien pu rejoindre Williams-Renault, et son destin aurait été tout autre en F1 ...
En juillet1990, Cesare Fiorio convainc Ayrton Senna de signer pour Ferrari. Le champion brésilien envoie un fax officieux au patron de la Scuderia, pour signifier son accord de principe. Le contrat est prêt, n’attend que d’être paraphé par l’homme au casque jaune. Trahi pour des raisons de politique interne, Fiorio doit renoncer au tandem Senna - Prost, qu’il rêvait de reconstituer.
Ayant recruté Prost en secret en 1989, négociant sur son propre voilier en Sardaigne, Fiorio voulait décapiter l’ennemi juré, McLaren, en lui prenant ses deux pilotes. Réunir Senna et Prost chez Ferrari, ces deux virtuoses du sport automobile, titans de la F1, restera une utopie, un rêve inachevé pour Cesare Fiorio, qui avait pour axiome fondateur la conviction que ce sont les pilotes qui font une écurie, et non l’inverse ...
Le choix de Fiorio, qui cherche donc à remplacer Nigel Mansell, décevant en 1990 contre Prost, se tourne ensuite vers Alessandro Nannini. Excellent pilote, vainqueur au Japon en 1989 suite au déclassement d’Ayrton Senna, l’Italien résiste superbement au triple champion du monde Nelson Piquet, son coéquipier chez Benetton Ford.
Mais fin septembre 1990, Nannini se sectionne l’avant-bras droit dans un terrible accident d’hélicoptère. Sa carrière en F1 est brisée net ... Cruel destin que celui de Nannini, pressenti chez Ferrari quelques semaines auparavant, fauché en plein vol par l’Alouette ... Cependant, le pilote italien avait déclaré le 16 septembre 1990, une semaine avant Estoril, qu’il resterait chez Benetton, par fidélité à l’écurie. Nannini n’aurait donc pas signé chez Ferrari en 1991, même sans son accident. Mais sa convalescence libère un baquet très convoité chez Benetton, et ouvre encore plus le marché des transferts dans la perspective de la saison 1991.
Ayrton Senna, qui pensait emmener son ami Thierry Boutsen comme coéquipier chez Ferrari en 1991, met la pression sur Honda et Ron Dennis en cet été 1990. Le comportement routier de la Ferrari 639, monture de son rival Alain Prost, est supérieur à celui de la McLaren MP4/5B, simple évolution de la voiture de 1989. Le V10 Honda gagne alors en puissance, la monoplace de Woking retrouve des couleurs, et Senna gagne alors à Hockenheim, Spa Francorchamps et Monza.
La trahison de Mansell envers Prost, à Estoril, achève de donner à Senna une avance suffisante pour la conquête de son deuxième couronne mondiale, effective à Suzuka.
Le département technique de l’équipe McLaren a été décimé début 1990. Steve Nichols est parti chez Ferrari avec Prost, tandis que Gordon Murray a été affecté par Ron Dennis à la conception d’une voiture de tourisme très sportive, la future McLaren F1. Si Ayrton Senna a pu attirer Giorgio Ascanelli comme ingénieur de piste, seul Neil Oatley est resté parmi les cadres de Woking ... Autre problème, le cockpit étroit de la MP45/B, simple évolution de la monoplace de 1989, a été conçu pour des jockeys tels que Senna ou Prost. Gerhard Berger a donc du patienter jusqu’à la deuxième partie de saison 1990 pour s’y sentir à l’aise ... Les forces vives de McLaren Hondaparties, l’équipe anglo-japonaise souffre face à une Scuderia Ferrari revigorée par l’arrivée de Prost, le Messie. Heureusement pour Ron Dennis et Mansour Ojjeh, il leur reste un pilote exceptionnel avec Ayrton Senna, cocktail idéal entre agressivité et finesse.
Stakhanoviste, Senna recherchait sans cesse la perfection, que ce soit pour la souplesse du moteur, la puissance et l’accélération, la dégradation des pneus, l’adhérence de la monoplaceou l’équilibre du châssis ... Ayrton, énorme travailleur, capable de rester tard sur le circuit un samedi soir pendant un week-end de course, fascinait les mécaniciens et les ingénieurs, qui se donnaient à fond pour lui offrir le meilleur bolide possible. Ils savaient que le dimanche, Senna les remerciait très souvent par une victoire.
Mais pour faire progresser la McLaren MP4/5B, l’archange brésilien a volontairement fait traîner les pourparlers pour le renouvellement de son contrat avec McLaren Honda.
Odieux chantage? Que nenni, simple jeu politique dans la jungle de la F1, où Sennas’est désormais taillé la part du lion ... Ayant joué avec l’équipe Williams-Renault, où Frank Williams veut se défaire de Thierry Boutsen, jugé trop tendre, Senna reste finalement à Woking pour 1991, avec Gerhard Berger comme coéquipier.
La menace Senna écartée, Boutsen ne résiste pas au retour au bercail de Nigel Mansell, écoeuré par Prost chez Ferrari. Changement de setup sur la grille à Interlagos, réunions techniques conduites en italien pour écarter Mansell de la conversation, victoire symbolique sur ses terres, à Silverstone, Mansell a été écrasé par Prost, nouveau roi de la Scuderia. Face à l’intelligence du Professeur, le panache du Lion n’a pas pesé bien lourd ...Voilà le pilote anglaisde retour chez Williams-Renault pour 1991, écurie qui songeait également à Jean Alesi, révélation de 1990.
Champion de France de F3 en 1987, champion de F3000 en 1989 avec l’écurie d’Eddie Jordan, Alesi effectue des débuts fracassants en F1 chez Tyrrell, au Grand Prix de France 1989. Sur le circuit Paul-Ricard, il se classe quatrième, en remplacement de Michele Alboreto. En quelques mois, Alesi devient un des grands espoirs d’une F1 où le duel Prost - Senna atteint son paroxysme, même si les Piquet, Boutsen, Mansell, Patrese, Berger, Capelliet autres Nannini constituent une impressionnante meute de challengers.
Par deux fois en 1990, Alesi a tenu la dragée haute à AyrtonSenna en personne, sur la chasse gardée de Magic, les circuit urbains, Phoenix et Monaco. Par deux fois, la Tyrrell Honda est passée tout près d’une victoire. Cependant, à Phoenix, les Pirelli ont bien aidé Alesi, tandis qu’à Monaco Senna fut handicapé par des coupures intermittentes de son V10 Honda, son avance fondant comme neige au soleil.Mais Alesi était pris en sandwich entre les deux pilotes de Woking, Berger et Senna. Les McLarenencadrent donc Alesi sur le podium monégasque.
Alesi ou Mansell? Qui ira donc chez Williams-Renault? Piquet conseille Williams à Alesi (histoire de mieux torpiller la carrière de Nigel Mansell, son ennemi juré depuis 1986), tandis qu’Alain Prost le recommande chez Ferrari. La raison, c’est Williams, plus pérenne que Ferrari sur la décennie écoulée, même si la Scuderia a largementdominé l’équipe anglaise en 1990 (6 victoires à 2). Le coeur, c’est Ferrari, la passion, l’Italie, la légende, perpetuée malgré le décès du Commendatore Enzo Ferrari, en 1988.
Ignorant la perspective de rejoindre l’écurie de Didcot pour 1991, Jean Alesi cède aux sirènes de la Scuderia Ferrari.
L’Avignonnais oublie vite Williams-Renault, avec qui il avait signé un pré-contrat pendant l’été 1990, et pense à ses origines italiennes. Son père Franck a émigré de Sicile en Avignon en 1959. Alesi rejoint ainsi Prost, son compatriote et aîné, dans la plus prestigieuse écurie de F1, pour 1991.
Le succès ne sera pas au rendez-vous pour Alesi, loin de là ... Fin 1991, Ferrari explose ... Alain Prost est limogé par le président Piero Fusaro (fort mal renseignédu haut de sa tour d’ivoire), pour avoir traité sa Ferrari 643 de camion après Suzuka. Cesare Fiorio n’est pas conservé dans ses fonctions de directeur sportif. En 1992, Luca Cordero di Montezemolo effectue son retour à Maranello, et appelle Jean Todt dès 1993 à la gestion sportive. Grâce à sa popularité auprès des tifosi, Alesi échappe à toutesces révolutionsde palais, mais est la première victime de la gestion catastrophique d’une écurie au fonctionnement byzantin, minée par les guerres politiques ...Les années Ferrari du pilote avignonnaisseront un purgatoire, où il vagaspiller son talent en pure perte,malgré une victoire de rachat à Montréal en 1995. Viscéralement attaché à l’écurie italienne, Alesi ne part qu’en 1996, congédié par Todt, qui souhaite recruter le double champion du monde Michael Schumacher. Alesi effectue alors le trajet inverse, vers l’équipe Benetton-Renault.
Qu’aurait fait Alesi chezWilliams-Renault en 1991 et 1992, face à Riccardo Patreseou NigelMansell?Aurait-il pu conquérir le titre mondial?
Si Nannini n’avait pas été blessé en hélicoptère,si Fiorio n’avait pas été trahi dans sa propre maison, si Senna avait rejoint la Scuderia ... avec des si, on met Paris enbouteille ... et on refait son destin, mille fois plutôt qu’une, chaque matin devant son miroir, dans la nostalgie de l’incomparable souvenir de la compétition et de son adrénaline environnante.
Jean Alesi a montré en bien d’autres occasions que Phoenix et Monaco 1990, qu’il avait du talent ... Monaco 91 (3e derrière Senna et Mansell), Barcelone 92 sous la pluie (3e derrière Mansell et Michael Schumacher), Monza 93 (2e derrière Damon Hill), Suzuka 94 sous la pluie (duel avec Mansell), Nürburgring 95 (2e derrière Michael Schumacher), Interlagos 96 sous la pluie (derrière Damon Hill), ou encore Spa Francorchamps 98 sous une pluie de fin du monde, un GP à hécatombe (3e derrière Damon Hill et Ralf Schumacher) ...
Mais de 1991 à 1995, la Scuderia Ferrari était tout sauf une Dream Team, le Cavallino ressemblait plus à un canasson qu’à un étalon.
Quant à ses années chez Benetton Renault, l’écurie allait vers un déclin inéluctable en 1996-1997, conséquence direct du départ de Schumi à Maranello, le pilote allemand étant le véritable catalyseur du team d’Enstone, bien que Flavio Briatore pensait le contraire fin 1995. Les départs de Brawn et Byrne début 1997 vers la Scuderia ne firent qu’accélèrer la descente aux enfers de Benetton.
L’Histoire allait se répéter onze ans plus tard avec le départ d’un autre diamant trouvé par Briatore, Fernando Alonso. Double champion du monde avec Renault en 2005-2006, onze ans après le doublé de Schumi en 1994-1995 chez Benetton, l’Espagnol quittait le cocon du Losange pour McLaren en 2007, et Renault commença à décliner dès 2007, déclin également précipité par la perte de Michelin et le monopole de Bridgestone sur les pneus.
Depuis longtemps, Berhard Berger est celui qui à mon sens évoque le mieux Alesi. Selon le grand Autrichien, Alesi aurait été malheureux chez Williams, team froid et soutenant peu ses pilotes. Néanmoins Berger précise que selon lui, Alesi aurait été champion du monde en 92, voir en 91. De même, toujours aux dires de Berger, Alesi a considéré son arrivée chez Ferrari comme une finalité, et pas une évolution. En pilotant pour la prestigieuse Scuderia, Jean a réalisé son rêve de gosse d’imigré sicilien, celui de piloter une Rossa poussé par les tifosi.
Jean Todt, avec qui il partageait une relation presque paternelle, le trahit à l’automne 1995 en lui imposant un contrat de deuxième pilote derrière Michael Schumacher. Alesi, eu égard à sa dévotion, sa patience et son sacrifice pour le cheval cabré, prit celà comme une trahison. Malgré l’appel du pied de Luca Di Montezemolo, Alesi refusa un retour au sein de la Scuderia en cours de saison 1999. Par fierté. Il a trop enduré d’échecs entre 1991 et 1995 pour accepter l’attitude de la Scuderia à son égard. Plus que quiconque, l’Avignonnais a supporté beaucoup d’angoisses chez Ferrari.
Alesi a gâché son talent chez Ferrari, mais il en reste l’un des pilotes les plus emblématiques. Plus que Prost, plus que Raikkonen, plus que Schekter, son nom est indissociable de la Scuderia. Car entre 1991 et 1995, le panache d’Alesi a permis à la Scuderia Ferrari d’exister.
Salut Jayce,
En effet Alesi symbolise la Scuderia, tout comme d’autres pilotes qui n’ont pas obtenu beaucoup de victoires en rouge, Jacky Ickx, Michele Alboreto ou bien entendu Gilles Villeneuve, digne héritier de Nuvolari.
Plus que Fangio, Mansell, Prost, Raikkonen ou Scheckter, ils ont incarné l’esprit de la Scuderia Ferrari.
Sinon, Ascari, Surtees, Lauda et Michael Schumacher ont à la fois incarné la Scuderia tout en apportant victoires et titres de champions du monde.
A Fernando Alonso de les imiter.
Au sujet de Jean Todt, Alesi l’avait violemment insulté dans les médias à Estoril en 1995, suite à son éviction.
A Monza, deux semaines avant, les tifosi avaient soutenu le pilote provençal, montrant leur désaccord à l’arrivée de Schumacher, qu’ils fêteraient pourtant comme un Dieu onze ans plus tard, en 2006, lorsque le Kaiser annonça sa retraite, toujours à l’autodrome de Monza.
Pour beaucoup de tifosi, Alesi symbolisait le coureur spectaculaire, passionné, viscéralement attaché à la Scuderia. De plus, ses origines siciliennes jouaient en sa faveur. Damon Hill avait déclaré en 93 "quand je vois comment Alesi est acclamé lorsqu’il finit deuxième à Monza, je n’ose même pas m’imaginer ce qu’il aurait provoqué en gagnant ! Piloter une Ferrari doit être quelque chose de vraiment fabuleux pour ça".
Alesi, passé près de la victoire à Monza en 94 et plus encore en 95, avait conquis le public italien qui voyait en lui son plus digne représentant depuis la mort de Gilles Villeneuve. D’ailleurs, son succès à Montréal au volant d’une Ferrari n°27 a suscité dans le monde une vive émotion. Alesi avait le panache d’un Villeneuve.
Oui il avait le panache d’un Gilles Villeneuve, mais il n’était pas un soleil comme le Canadien, dont le charisme éblouissait tout le monde, public et mécaniciens !
Alesi était moins rayonnant que Gilles Villeneuve sur ce point. Dommage, car sur un tour, quelle vitesse !
Ce pilote est souvent méprisé du grand public qui n’a retenu que le fameux "Gravier à gauche, gravier à droite" des Guignols de l’Info ...
Monza était en effet son circuit de prédilection, avec deux poles en 1994 et 1997, ainsi que quatre podiums (1993, 1994, 1996, 1997) et ce cruel abandon en 1995 sur Ferrari.
Son coéquipier Berger, lui, avait connu l’euphorie d’un doublé de la Scuderia à Monza, en 1988, un mois après le décès du Commendatore, pour la seule défaite des incroyables McLaren Honda de Prost et Senna cette année là.
En 1995, Montezemolo et Todt ont défini le top 5 des pilotes en F1, qui selon eux était le suivant : M.Schumacher, D.Hill, Alesi, Berger et Coulthard. Il leur fallait recruter un duo de top niveau avec le concours de Marlboro, sponsor en titre de Ferrari, sachant qu’en 1995 les pilotes titulaires à Maranello étaient donc Berger et Alesi.
C’était oublier Frentzen (Sauber) et surtout Häkkinen (McLaren), meilleurs que Berger et Coulthard d’après moi ... Comme Willi Weber se montra gourmand et que Ferrari devait surenchérir par rapport à Williams Renault et McLaren Mercedes, Todt ne put recruter que Schumi (entre 125 et 180 MF par an en 1996), d’autant qu’aucun des 4 autres pilotes n’aurait accepté un contrat de n°2, qui fut finalement donné à Eddie Irvine pour 1996, préféré à son coéquipier chez Jordan Peugeot, Rubens Barrichello, futur agneau sacrifié du Kaiser entre 2000 et 2005.
Alesi était certainement l’un des pilotes les plus rapides de l’époque, un des rares à pouvoir se frotter à Schumacher. Poursuivi par une certaine malchance, il a prit le costume d’éternel perdant, celui que les éléments arrêtent quand ses adversaires ont abandonné.
Effectivement, il avait certainement moins de charisme dans le garage, mais sa pointe de vitesse était proprement hallucinante... Et quelle aisance sous la pluie ! Je n’ai pas d’autre exemple en tête de pilotes maitrisant sa monoplace sur une piste trempée avec des pneus slicks, comme il l’a fait notamment à Barcelone ou au Nürburgring en 1995, le tout en restant dans les roues des pilotes de pointe équipés de pneus pluie !
oui Jayce, quel maestro sous la pluie que Jean Alesi !
Disons que Schumacher gérait mieux le cas de pluie faible, entre sec et humide avec pneus intermédiaires à l’époque, et Alesi était un pur pilote de pluie forte.
Sinon, Senna en 1992 à Spa Francorchamps avait superbement résiste en slicks sous la pluie, c’est un des rares exemples dont je me souvienne en plus des deux que tu as cité.
Ma technique de pilotage sur la route lui doit beaucoup.
J’y vais à fond, à fond, à fond ... en fermant les yeux.

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