1974 - Année zaïroise, année zéro (1ère partie)
J’ai connu des fleuves
J’ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
Que le flux du sang humain dans les veines humaines
Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves
Je me suis baigné dans l’Euphrate quand les aubes étaient neuves
J’ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil
J’ai contemplé le Nil et j’y ai construit les pyramides
J’ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
A la Nouvelle-Orléans, et j’ai vu ses nappes boueuses transfigurées
En or au soleil couchant
J’ai connu des fleuves
Fleuves anciens et ténébreux
Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves
Le Nègre parle aux fleuves, Langston Hughes (1926)
D’un fleuve l’autre
Dans les troquets tendres et braillards de ma ville, toujours prompte à railler les sécheresses de cœurs, que lui inspireront d’autant bureaucrates et lobbyistes de la capitale d’un pays qui n’est pas vraiment le sien, on aime à croire, souvent, qu’il n’est de vie féconde dans une ville sans fleuve.
Certes chez nous («Amons nos ôtes»), le fleuve est-il lourd, taciturne, volontiers sombre et pataud... Mais il coule, et c’est la «houache» de Rimbaud: Ardennes et limons généreux; Verdun, Liège, Dordrecht; la bière et les péniches; les aciers et le sang... Histoire; et la gouaille bagarreuse pareille: à Rotterdam ou à Liège, les élans du fleuve sont universels.
A Kinshasa, le fleuve est Oubangui, Lualaba, Kasaï, Tanganyika... Forêts vierges, Monts de la Lune, marigots, savanes... Histoires d’un pays-fleuve, d’un continent-fleuve... et évidemment plurielles, puisqu’encore à inventer.
Alors Kinshasa, vous pensez bien: Kinshasa... Que dire d’une ville, aujourd’hui plus peuplée que son ancien maître, et effectivement plus humaine, et joyeuse et tragique, puisque toujours insensée comme sur le fil, pour le meilleur et pour le pire?
Enfin (surtout), que dire d’un roman perpétuel écrit noir sur blanc, où la fiction (le «peuple» noir), irrémédiablement, semble tenue d’allégeance à la réalité (le pouvoir blanc)?
Histoires à rebours
Fictions inférieures, et Histoires «à inventer» tout autant, car nous savons les hommes nécessiteux des mythes pour se fédérer... Et ceux-là d’ici plus qu’ailleurs sans doute, qui en auront tant déjà été dépossédés, et peinent aujourd’hui encore à s’en retrouver...
A l’épreuve et à l’examen du blanc, du «Muzungu» ou du «Mundele», l’Histoire du Congo est connue certes, qui fut longtemps zones d’ombres: taches sur l’Atlantique, ou sur les cartes du Congrès de Berlin, ces deux «péchés» originels.
Ainsi, quand Cao et ses hommes eurent passé le Golfe de Guinée, et à doubler l’inconcevable (et ténébreux et démoniaque!) océan de boue qu’y crachait un fleuve lointain, tandis qu’ils remontaient aux Indes cet obscur versant de l’Equateur...
Ou quatre siècles plus tard, à la Curée prussienne de 1885, dont les cartes et estampes trahissaient encore, dans leurs radiographies partielles, combien Monts de Cristal et fleuve indomptable avaient freiné l’avance du conquistador et du géographe... Sauf que ce cœur et ces poumons, Stanley les tenait déjà à rebours, par l’Est: l’Afrique, longtemps, n’aurait plus de secrets, qu’une Angleterre repue mais bientôt jalouse confiera aux ambitions démesurées d’un jeune roi allemand, en quête éperdue de conquête, et malaimé de ses belges sujets...
Dans les pas de Simon Kimbangu
Ces dernières semaines, d’une Babylone sans futur ni passé composés (à l’impasse mémorielle et prospective de la si zaïroise Kin, répond encore la nostalgie stérile de la si blanche Léopoldville), auront pourtant vu «Cité» noire et «Ville» mundele opérer de concert leur fervente mue annuelle: foin désormais des affiches enfiévrées, annonciatrices d’eldorados des «Eglises» baptistes ou de l’Eveil («Prions pour le Congo», «Retour de la puissance», «Grand marathon de prière», «Dieu est secours dans la détresse»...)... Kin-la-belle, un mois durant, retrouverait son Christ d’ébène, son Simon Kimbangu d’outre-grand-mer de boue: Muhammad Ali, 32 ans au compteur, puisque ressuscité en cette nuit de 30 octobre 1974, dans la matrice encore chaude du Stade du 20 mai.
Car l’ignoriez-vous? Tous les 30 octobre, à Kinshasa, sont en effet d’octobre 74. Et d’ailleurs, et fraîchement sorti de prison comme il convient aux prophètes (et puisqu’il faut aux messies des prophètes, élevés à l’eau et au pain sec!), voyez Don King, qui sous ses airs (désormais classiques) de prédicateur fou (cette source d’inspiration, de tant de vendeurs de miracles kinois), s’essaie encore au prosélytisme, et à la multiplication des biens... A le voir secouer son verbe, tu m’étonnes qu’il ait réussi à convaincre Ali, puis le gros George au motif de la solidarité afro-américaine (ce George, quand même: quel nigaud!), avant de boucler un subtil montage financier, incluant la garantie de 10 millions de dollars faite par l’affable «Papa Maréchal» Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, soit «Mobutu le guerrier, qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter»!
Ali et George à Kinshasa... Un miracle. Et d’autant que l’ancienne colonie, non contente d’avoir connu les déportations d’esclaves vers les Etats-Unis, et malgré l’effort colossal y consenti ensuite par sa «Métropole» (première nation industrielle et culturelle d’Afrique, haut la main, à l’heure des Indépendances), garde encore, en cette bouillonnante année 1974, l’amertume des années belges (la ségrégation) et surtout léopoldiennes (l’ivoire, le caoutchouc, la chicotte... et «haut les mains», persifleront certains ). En somme: le terrain idéal, pour les hérauts de la liberté.
C’est donc dans un pays marqué au fer rouge, et aveuglé d’autant par sa puissance comme des promesses nées un soir de juin 1960, que Muhammad Ali a débarqué, le 11 septembre à Kinshasa. Devant les visages innombrables de gosses heureux de le voir - de le revoir?-, et les dessins peints sur les murs à sa gloire, Ali a même carrément chaviré: «Je suis ici chez moi». Convié au palais présidentiel? Il s’adressera au très occidental petit père des peuples congolais, Joseph Désiré Mobutu: «Monsieur le Président, je suis citoyen américain depuis 32 ans, et je n’ai jamais été invité à la Maison Blanche. Soyez assuré de l’honneur d’être convié à la Maison Noire».
La suite, forcément, est aussi connue de tous, qui inspirera un beau film à Michael Mann, ou des articles lumineux en ces pages. Surtout, ce combat chimérique a donné lieu à tant d’autres répliques mémorables, entrées elles aussi au répertoire universel - et singulièrement dans celui, si avide tant il fut acculturé, des mythes fondateurs du continent-fleuve, et de son peuple-mosaïque...
Ainsi à l’encontre de la presse, pharisienne et incrédule, qui implore Foreman de ne pas tuer «le vieux Muhammad», Ali réserve-t-il de premières flammes: «Tout le monde croit qu’il va m’anéantir! Vous n’avez pas retenu la leçon face à Liston? Je vais quitter la boxe comme j’y suis entré: avec fracas, en détrônant un monstre invincible! Vous qui croyez que Foreman va me punir! Je vais démontrer pourquoi votre George ne peut pas me battre. Ce combat ne sera pas seulement le plus grand événement de la boxe: il sera le plus grand événement de l’Histoire, le plus important cataclysme jamais vu. Et pour ceux qui ignorent tout de la boxe: le plus grand des miracles!»
Singulières correspondances, que jettent parfois le sport vers l’Histoire, et ici le Dieu des rings à la naissance d’une nation... Car remplacez «boxe» par «Congo»; remplacez «George» ou «Foreman» par «l’oppresseur», «l’impérialiste», «le colonisateur»... Et vous obtiendrez une harangue biblique, mais d’un messianisme libérateur, mystico-politique: d’un messianisme de combat, pareil aux accents de Simon Kimbangu, martyr flamboyant, et démiurge de la conscience collective du Congo .
Back to black
Car le Kimbanguisme: que voilà une clé probable autant que méconnue, à l’incroyable triomphe populaire d’Ali, dont le moindre footing urbain («rockybalboesque», diront divers théologiens) s’accompagne de bains de foule extraordinaires... De ces bains de foule même, parmi moult autres grand-messes orgasmiques (Baudouin puis Mobutu, au jour où l’Histoire aussi les confondra ), dont les prêches seules de Kimbangu, avant Ali, connurent sans doute du rassemblement sincère, puisque librement consenti.
De son côté, dans la campagne profonde de Lan’Sele, qu’une heure de route sépare les bons jours de la «Cité», et où palais présidentiel et centre FIFA se confondront aussi un jour, tant ils sembleront pareillement désœuvrés, les longues séances de frappe au sac de Foreman effraient certes de puissance, et son manager décolle-t-il en effet à chaque impact... Mais rien n’y fait; rien qui, dans ce Congo pourtant friand de manifestations pures de puissance, lui gagnât quelque popularité... Si bien que c’est un George profondément blessé qui déclarera: «Je suis deux fois plus noir qu’Ali, et pourtant les gens ici ne m’acclament pas!»
C’est vrai, George, tu as raison: tu as la peau et la force du «Muntu». Mais contrairement à Ali, Spartacus noir des temps modernes, objecteur de conscience, et rebelle aux jeux du cirque des blancs: tu n’en as plus la foi... Et pire, George - car il y a pire -: la foi de tes ancêtres, l’inspires-tu encore, seulement?
«Un Dieu! Un but! Une destinée!»
C’est que, et ainsi que me l’expliquait l’animatrice d’un «Homecoming Program», le Congo tint longtemps pour mort, irrémédiablement éteint et disparu, tout Muntu qui traversât la mer ou une grande rivière... Certes y eut-il au Kasaï l’inénarrable Pasteur Sheppard; et certes les Belges ne cachaient-ils pas qu’existaient ailleurs d’autres communautés noires... Mais les Congolais restèrent si longtemps avides de toucher et de voir, dans l’expression tenace d’un profond vivre-ensemble, qu’ils durent attendre que les colons importent les premiers écrans de télévision , pour réaliser que oui, l’esprit et la foi de leurs frères, partis en esclaves, étaient bel et bien toujours présents.
Aussi le pays fut-il bouleversé, quand Ali et George vinrent au Congo - quand «ils revenaient se battre ici!» -; mais tandis que George restait reclus dans un palais de Lan’Sele, nimbé de manager et gardes du corps blancs, Ali sillonnait les quartiers-villages de Victoire, Limete, Kintambo, Matonge... Tandis que George laissait si peu à voir, de muscles saillants et de son âme, Ali était là-bas, et ici et partout ... et les foules innombrables de lui crier: «Ali, il faut que tu enterres Foreman, qui revient comme un blanc avec son chien! Et les chiens nous rappellent le temps de l’esclavage et de la colonisation!»
«Ali, Buma Yé!»
Mais le temps passe, passe... Ali a beaucoup couru, le peuple beaucoup prié, George beaucoup frappé... Et nous voici déjà au soir du 30 octobre, à Kinshasa...
En cette nuit somptueuse du 30 octobre, une toute autre atmosphère règne dans le vestiaire d’Ali. Aucun mot ne pourra jamais décrite cette interminable attente, ces incroyables montées d’adrénaline et de craintes; ces minutes pesantes, quasi religieuses... Ali et tous ses fidèles prient de longues minutes à genoux. Dundee et Bundini, livides, dont l’angoisse marque le faciès, trouvent quelques mots si précieux: «Oublie tous les combats! Il n’y a que celui-là: un homme face à un homme, une âme contre une autre.»
Monté en premier sur le ring dans un superbe peignoir blanc à motifs islamiques, Ali se livre à une séance de «shadow» qui soulève l’enthousiasme général. Puis, il fixe le ciel une nouvelle fois... Foreman use d’un vieux truc: le faire attendre délibérément. Lorsque le champion surgit, il mesure son rôle de «mal aimé», alors qu’Ali semble s’être alimenté de l’ambiance durant l’attente. Hué, le tenant du titre court vers le ring comme pressé d’en finir... Aux bords du ring, il reçoit un regard assassin d’Ali, qui bat la mesure de son poing droit sur les chants «Ali, Buma Yé!» («Ali, tue-le!»).
Le challenger a déjà commencé son combat. Il s’en prend en profondeur aux forces mêmes du désir du champion. Il cherche à créer la contradiction en lui: le forcer à admirer ce triomphe populaire qu’il rêve tant d’avoir. Pourtant dès le coup de gong, le champion surprend: la qualité de son pressing empêche tous dégagements latéraux et boxe à distance. Sans cesse pourchassé, Ali est enfermé régulièrement dans les cordes. L’entraînement spécifique de Foreman semble payer. En fin de round, le challenger réplique, mais au second round, Ali semble toujours dans l’incapacité d’appliquer ses prédictions: «danser, voltiger et aiguillonner».
Il souffre devant la multitude de coups et semble obligé de s’accrocher. Quelle volonté de détruire et de faire mal chez Foreman! Les coudes sur l’estomac, la garde haute, Ali s’adosse aux cordes. Il se penche en arrière, sans effort inutile, la tête et le torse hors du ring, pour éviter le pire. Mais si Ali ne tient son salut qu’à son métier, il se permet d’insulter son rival sans cesse en corps à corps: «C’est ton meilleur coup Georges? Tu n’as que cela à m’offrir? Tu es une fillette!»
Ali continue son empoisonnement moral, afin de faire naître le doute et le sentiment d’infériorité dans l’esprit de Foreman. L’immense foule qui assiste à la punition encourage Ali à quitter les cordes. Mais Ali, bien protégé, laisse frapper le champion pour contrer par de courts directs gauche précis et quelques uppercuts vicieux. Persuadé à chaque reprise que le combat ne durera pas, le texan n’écoute pas les conseils de Pep qui lui demande de boxer, et de ne plus cogner comme un ouragan.
A la fin du 4ème round, Foreman qui ne s’assoit jamais demande un tabouret. Il va livrer pour la première fois de sa vie un 5ème round. De plus en plus mal coordonnée, sa puissance semble émoussée. Ses coups partent désormais au ralenti. Comme un taureau essoufflé, Foreman , les pommettes déformées, une grosse bosse au front, semble fatigué. Il avance encore mais la garde basse, il encaisse toutes les banderilles. Soudain dans le 8ème round, un nouvel enchaînement conclu par une splendide droite le cueille au menton. L’impensable arrive, «Foreman is down!» L’arbitre Zack Clayton le compte 10! Le stade explose, le ciel s’ouvre, et la pluie tombe tel un signe de dieu...
(...) Elle m’accueillera comme une large prairie,
Un espace bleu entre les montagnes,
Et tenant ses bras par les coudes rompus
Je relèverai ses cheveux moites sur le front
Aussi chaud que du pain ou un retour au pays.
Ali sût-il ces vers de Walcott , qu’il me plaît à croire que leur rumeur calma ses plaies, dans la jouissance secrète du «Muntu», et dans la douce résurrection à l’Afrique et aux ancêtres... Du reste il ne fut pas ingrat, qui déclara dès sa sortie du ring: «Allah était à mes côtés. Je suis heureux d’avoir, une fois de plus, réalisé ce que j’avais prédit, et livré un bon combat devant mes frères africains, qui m’ont accueilli avec tant de chaleur»...
George ne les entendît-il, qu’il les percevra sans doute un jour: devenu profondément croyant, il récupérera son titre 20 ans plus tard, à près de 46 ans, avant de jeter les gants, et de travailler les âmes comme autrefois il travaillait les corps...
Et Kinshasa, me direz-vous? Kin-la-belle dansa longtemps, longtemps... Et dansera et chantera longtemps encore pour Mobutu qui, aux premiers effets de sa désastreuse campagne de zaïrianisation du pays, opposera 20 ans encore, et dans le silence coupable de toute une nation, sa doctrine éhontée de prestige, de terreur et de pillage... Kin-la-belle, devenue cigale et bientôt poubelle, chante encore du reste, qui s’en remet un jour par an au Dieu des rings, et le reste du temps à Kimbangu ou à d’autres Eglises...
Car cette ville se plaît encore à le répéter, à le chanter et le danser dans l’énergie compulsive des tropiques ou du désespoir: l’essentiel est ailleurs sans doute - dans la célébration, fébrile et hédoniste, du culte des ancêtres, de l’instant présent, et du feu sacré et inextinguible du «Muntu».
Epilogue
A mesure que je me documentais pour écrire ces pages, et mesurais combien apocryphes, et instrumentalisés et empruntés aux Evangiles, étaient les récits faits de la vie de Kimbangu, me revenait à l’esprit cette nouvelle de mon cher Borges: Le thème du traître et du héros.
Narrée à la première personne, l’histoire (l’Histoire?) y est celle de Ryan, petit-fils d’une grande figure de la cause irlandaise du début du XIXème siècle, assassinée comme Lincoln dans un théâtre, la veille d’un soulèvement...
A mesure qu’il se documente sur la vie de son glorieux aîné, et compulse des documents d’époque, le narrateur retrouve, parmi les mots immortels dus ou prêtés au héros, des passages entiers tirés de Shakespeare... Et de s’interroger alors, depuis tant de correspondances: «Que l’Histoire copie l’Histoire, voilà déjà qui était prodigieux... Mais que l’Histoire copie la littérature?» Au terme de son enquête, il découvre l’abyssale vérité: son aïeul avait en fait entrepris de trahir la cause irlandaise, avait été confondu par ses pairs, et sa mise à mort mise en scène et magnifiée par ceux-ci (en s’inspirant notamment des Festspiele alpestres), afin qu’elle servît leur combat à tous.
Cette histoire-là, en somme et parmi d’autres lectures possibles, est celle d’une démystification, d’une déconstruction du mythe, et des ressorts souvent fallacieux de l’identité et de la propagande...
Alors Ali? Et Kimbangu? En me proposant de jeter ici ces quelques ponts entre Kimbanguisme et «Muhammadalisme», n’allais-je pécher moi aussi contre l’Histoire, en imputant à ces deux figures une dimension qu’elles ne gagnèrent peut-être pas - ou du moins pas encore, ou «pas jusque là»?
Probablement. Mais à ma décharge: je ne serais pas le seul. Et je lance encore ce pari, que le Congo opérera un jour cette liaison - du reste: il a déjà commencé.
Dans un pays dont, en bientôt 50 ans d’indépendance, l’enseignement fondamental n’a jamais entrepris de substituer ses peuples bantous à «nos ancêtres gaulois», ou le Roi Alfonso à l’œuvre de «bienfaisance» de Léopold II, et cependant conscient de ses richesses, à défaut de savoir encore les mobiliser...
Dans ce pays qui ne s’est pas approprié son Histoire.
Dans un pays de fraîche et balbutiante identité nationale, chroniquement mise à mal entre Est et Ouest, Kasaïens et Katangais, Bas-Congo et Katanga... et sinon par l’appétit de ses voisins, des grandes puissances , des Eglises ou des multinationales...
Dans ce pays toujours adolescent, bridé et vampirisé, et torturé et mystique en ses aspirations.
Dans un pays qui recourut à un «brigand inculte» pour ouvrir son panthéon, et s’accommoda trois décennies durant du culte, sanguinaire et ubuesque, de «Mobutu le guerrier, qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter»...
Dans ce pays sans figures véritables.
Dans un pays où le temps coule comme le fleuve, étrangers au sang qui passe, et qui tous deux semblent inspirer de ne pouvoir être saisis ...
Dans ce pays parti à-vau-l’eau...
Dans un tel pays,
Comprenez-vous que le 3 mai, date de baptême du Roi du Kongo Alfonso, et symbolique du début de la traite transatlantique, marque le début des émouvantes cérémonies de «Retour au pays»?
Comprenez-vous qu’un nombre toujours croissant de fidèles, infiniment croissant, réclament pour eux et pour tous le 12 septembre pour jour saint et férié? (Et à l’instar là-bas de sa naissance, comprenez-vous que la mort de ce Congolais soit célébrée déjà en Jamaïque?)
Dans un tel pays, comprenez-vous que le mois d’octobre, chaque année et depuis 35 ans, soit salué comme le retour d’un éternel guerrier-prodigue?
Dans un tel pays, comprenez-vous combien Simon, né au Congo, et mort libérateur des âmes et prophète, prépara le retour triomphal d’Ali?
Comprenez-vous combien Muhammad, rentré d’un océan sans retour en flamboyant briseur de chaînes, rendit chair au message du messie, devenu Dieu ou Saint-Esprit?
Mais le mystère du «Muntu», sans doute, appartiendra-t-il toujours à ses hommes... Alors laissons le mot de la fin à deux membres de l’«African Family Reunion», Anna (née au Congo) et Dimonekene (natif de Grande-Bretagne):
L’Afrique est une terre de spiritualité. Il n’y a qu’en s’y rendant, qu’il est possible de comprendre combien l’Afrique est éprise de spiritualité. Je me souviens de ce jour, où Anna et moi marchions dans une rue de Kinshasa - c’était la première fois que je m’y rendais, et j’ignorais tout de Kimbangu-, et de ce garde qui courut vers nous, pour dire à Anna qu’une profonde spiritualité nous habitait, que nous allions œuvrer pour l’Afrique et que, quoi que je fasse, il était important pour cela qu’elle prie.
Quand j’ai épousé Anna, j’ai vu une photo d’un Congolais, et je lui ai demandé: «Je connais cet homme... Qui est-il?»; et elle me répondit que c’était Simon Kimbangu... Je l’appelai «Grand-père», puis comprit qu’il s’agissait d’un grand prophète congolais. Et que s’il avait vu le jour ailleurs, il serait aujourd’hui célèbre dans le monde entier. Mais que voilà, puisqu’il était africain, personne ne s’en souciait... Les récits de sa vie, pourtant, en font l’égal d’un Bouddha ou d’un Confucius. (...)
Kimbangu passa 30 ans en prison, sous le régime colonial belge, car il parlait de Dieu et de la renaissance de la race africaine. On dit aussi qu’il était venu en messie, pour sauver les sangs africains dispersés sur Terre. En somme, au moment même où Marcus Garvey préparait nos populations de l’Ouest à retourner en Afrique, Kimbangu préparait l’unité de l’homme africain, et qu’il soit prêt à accueillir ceux qui reviendraient. Ce fut une puissante lame de fond, mais bientôt politique, si bien que les Belges le jetèrent en prison.
(...) Parmi ses nombreuses prophéties, Kimbangu affirmait que ceux qui partirent enchaînés reviendraient un jour en Afrique, et que ce retour signifierait la résurrection de la race d’Afrique. Nombreux sont les Congolais qui le respectent, bien que l’ordre établi entende que tout ce qui a trait à l’Afrique soit lié à la sorcellerie et au vaudou, dès lors qu’il n’est pas chrétien...
Le Japon, pourtant, peut se plonger dans ses racines et sa culture, sans que quiconque oppose qu’il s’agit là de sorcellerie; et les Coréens pratiquent bien le Shamanisme, et étudient leurs culture et racines, sans qu’il ne soit jamais fait mention de sorcellerie... Mais qu’un Africain s’en remette à ses ancêtres, et ce qu’il croit et pratique sera diabolique... Il y a là de cet esclavage mental, qui agit sur nous comme une distorsion de l’esprit. Et pourtant c’est bien là-bas, parmi cette spiritualité-là, que grandirent nos ancêtres.
Anna poursuit: Le Roi des Belges Léopold II, à l’heure où il rassemblait ses forces dans le cadre de l’«Association de l’Afrique», déclara aux pasteurs présents: «Vous vous rendrez certes là-bas, mais gardez à l’esprit que vous ne leur apprendrez rien sur Dieu: ils connaissent Dieu bien mieux que vous. Ils savent que voler est mal, qu’il n’est pas bien de prendre la femme d’autrui... Ils savent tout cela. Mais ayez recours à la Bible, et faites usage de ces mots, qui affirment que le salut sera dans le Royaume de Dieu, et que l’oppressé héritera du Royaume de Dieu...» Ce discours témoigne de ce qui s’est produit, et de ce que nous sommes devenus aujourd’hui. Le programme était tel, qu’il nous rendît tels que nous sommes aujourd’hui.
Observez attentivement la carte du Congo: vous y verrez une femme qui donne la vie - d’anciennes cartes, d’ailleurs, le représentent ainsi. Cheikh Anta Diop prétend que la terre des ancêtres est à Biem Roog, qui se trouve dans mon village. Pour pénétrer dans cette maison de Biem Roog, il faut être pur, très pur. Immaculé. (Plus tôt dans la discussion, et comme annonçant ce passage de la conversation, Anna détaillait l’ensemble des rites associés aux cérémonies de «Homecoming», lesquels entendent purifier l’âme des «revenants», pour les reconnecter enfin à leurs ancêtres.)
En conclusion, Dimonekene remettra l’accent sur ces deux niveaux abordés dans la discussion: le séculaire et le spirituel, l’interne et l’externe...
Nous sommes toujours prompts à prêter foi et oreille à l’apport des autres races et cultures, mais nous n’acceptons qu’avec difficulté ce qui émane de notre propre communauté... Je suggérerais d’autant, à chaque membre de la diaspora, de venir en Afrique, d’y renouer avec son peuple, et d’y prendre la pleine mesure de la force spirituelle de l’Afrique, pour réveiller cette spiritualité qui reste enfouie en chacun de nous. (...) Les cérémonies de «Retour au pays» sont extrêmement émouvantes, et surtout quand l’on découvre ce qu’endurèrent nos ancêtres, quand ils étaient séquestrés dans des «seasoning houses», avant d’être embarqués pour l’Amérique...
A ces promesses légitimes, le «Noko» que je suis n’opposera qu’un seul vœu: que ces programmes de «Retour au pays» accouchent de résultats plus heureux que ceux de l’utopie libérienne, ou plus tard des projets fous de Marcus Garvey... Ou ainsi que l’écrivirent Andrea Klimt et Stephen Lubkemann, et tout du moins du premier avatar de ces «Retours au pays»:
(...) Cet instant historique offrit, aux anciens esclaves d’Amérique (partis en Libéria - NDLA), d’exploiter eux aussi leur propre lot de réfugiés, quand l’amirauté britannique introduisit un nouveau groupe dans cette complexe équation sociale, après avoir interdit la traite atlantique des esclaves. Originaires d’autant d’endroits qu’il n’y avait de navires interceptés par la flotte de sa Majesté, ce kaléidoscope culturel d’êtres humains fut alors affublé du nom de «Congoes». Et les colons afro-américains ne manquèrent bientôt de rudoyer ce groupe (...).
Dans ces «Retours» vers l’Afrique, ils gardaient en effet l’obsession d’une Amérique qui avait tant fait pour se purger d’eux-mêmes; si bien qu’ils organisèrent la société libérienne, sur les plans identitaire, hiérarchique, économique et politique, en reproduisant nombre des inégalités dont eux-mêmes avaient précédemment souffert. (...) Sur ce point, Clegg a fait état d’une mentalité coloniale articulée autour des thématiques de «campagnes de pacification» (...) et de «mission civilisatrice»... soit sur des fondements en tous points similaires à ceux des idéologies de conquête développées partout ailleurs à la même époque, depuis les grandes plaines de l’Ouest américain, jusqu’à la frontière Boer en Afrique du Sud (et - NDLA - singulièrement dans le cadre de la «conquête» léopoldienne).
Or Kinshasa, précisément, donne tant à voir aujourd’hui de ces nouveaux riches ou «revenants», dont la morgue pour leurs frères relèguerait parfois aux oubliettes l’inhumanité témoignée jadis par certains Mundele...
Espérons dès lors que ne leur manque, comme plus tôt dans la désastreuse aventure libérienne, que cette communion spirituelle qu’entendent aujourd’hui introduire certain Kimbanguisme ou programmes de «Retour au pays», et qui manqua tant à Foreman dans son combat contre Ali...
Espérons, puisqu’elle est terre de foi et d’espérances, que l’Afrique fera un jour la paix avec elle-même. Et que «l’Homme Noir deviendra Blanc, et l’Homme Blanc deviendra Noir»...
Et non plus pour le pire - Mobutu, Bokassa... et tant d’autres avec eux -... mais pour le meilleur cette fois.
chouette, un article sur le zaire
merde, c’est interim
Et oui, mon Lézarounet
Et c’est pas fini, vu qu’il y aura une suite (les "Léopards", WC 74)...
Et que je dois encore joindre à tout ceci les innombrables notes de bas de page (fichier décidément trop volumineux)...
Bref : tu vas en apprendre sur ce pays (il n’est jamais trop tard)
PS (ça devait précisément figurer dans les dites notes) : le passage (italiques) narrant le combat Ali-Foreman n’est pas de moi, mais du journaliste Sébastien Boniface.
Par contre : elles sont où, les belles photos ?
je le lirai qd j’aurai des vacnaces
sinon la devise du pays est-elle tjs : "servir oui, se servir non" ?
Ce que j’en entends le plus souvent, aujourd’hui, serait plutôt "Vole qui peut"...
Personnellement, je suis de ceux qui pensent que le pays se redresse (fût-ce timidement), depuis le chaos absolu des 90’s.
tu releves le niveau du site Interim
Independemment du fait que le theme me tenait forcement à coeur et que j’apprecie l’auteur, j’entamais la lecture du papier avec un super apriori.... a la fin de lecture, les attentes sont largement comblées, et bien davantage encore... gros boulot, sublime narration, la mise en perspective est ecellente avec la touche de lyrisme qui l’englobe propre à chatouiller notre ravissement. Article aux doubles vertus pedagogique et artistique.... Joli talent au service du plus bel exploit sportif du dernier siècle.... Merci....les emotions se deplacent aussi par les mots, et y a eu un sacré embouteillage emotionnel dans ce papier.

> Pourquoi Lance Armstrong avait-il choisi le Tour de France à partir de 1999 ? ...
oui, pas faux, le record de l’heure de Rominger avait pas mal fait jaser aussi...Sinon, ce ser ...
> Le tennis, sport peu bankable ...
Ferrer n’a jamais sorti un membre du Big Four en Grand Chelem, excepté Nadal deux fois mais di ...
> Hellas Vérone 85-91, entre drogues et prostitution ...
Hellas Vérone 6e du Calcio en 1984, par contre Blackburn finit 2e derrière l’intouchable MU de ...
> Le tennis, sport peu bankable ...
armand, une finale Ferrer Nadal me réjouirait, mais franchement ça m’étonnerait, et je ne vois ...
> Le tennis, sport peu bankable ...
C’est clair que si Roger va jusqu’en demi et qu’il joue Ferrer, il y a plus de cha ...
> Qui pour la succession... ...
Victoire de Dortmund demain. Un 1 à 0 tout pourri... Le Bayern a la pression... ...
> Miroirs de la mondialisation (6). ...
et puis ça permettra aux Espagnols, aux Anglais et aux Allemands de placer jusqu’à 5 clubs en ...
> Miroirs de la mondialisation (6). ...
Oh ! ben cool, l’est déjà sorti mon p’tit texte...Sinon, Gibraltar membre de l̵ ...
25/04 17h28
Crimes et châtiment (5/7) - La chute de la maison VandenStock
A l’automne 1995, le football belge semblait (...)
23/01 09h59
En dépit du CAN dira-t-on
Y a de ces pays comme ça, qui ont le chic de vous étonner, (...)
21/12 10h10
Crimes et châtiment (4/7)
La mauvaise réputation Décimé soudain par le verdict (...)
Quel entraîneur pour Rennes ? ...
Un sorcier blanc : Parce que le Stade Rennais a été marabouté cette saison, rien d ...
Le tennis, sport peu bankable ...
Si Novak Djokovic, Rafael Nadal et Roger Federer, les virtuoses du circuit, sont à l’abri ...




