Wimbledon 2001, épitaphe de l’ère Sampras
La défaite de Maître Sampras dans son jardin a semblé annoncer une relève de génération lors de cette édition. Il n’en a finalement rien été...
Le premier samedi: j’y étais!
En guise d’introduction, je voudrais préciser que ce Wimbledon 2001 est particulier pour moi, puisque j’y étais allé avec des amis, le premier samedi du tournoi. J’y avais admiré le gazon anglais, vu évoluer Justine Hénin (récente demi-finaliste à Roland Garros), la junior Marion Bartoli et son père omniprésent au bord du terrain, Venus Williams (tenante du titre), Nicolas Kiefer, Mickaël Llodra (en double), mais surtout deux beaux matchs du tournoi masculin, Cañas-Kafelnikov (victoire de l’Argentin) et Escudé-Grosjean, match très serré sur gazon entre deux partenaires de l’équipe de France de Coupe Davis, qui sont alors sur la route d’un grand triomphe du côté de l’Australie en décembre...
Ce samedi-là, les rumeurs vont bon train sur la probable défaite à venir pour Pete Sampras. En déclin depuis de longs mois, l’Américain n’ignore pas qu’il perdra un jour sur ce gazon dont il est le maître incontesté, du haut de ses sept titres lors des huit dernières éditions. Et ses premiers matchs n’ont rassuré personne à son sujet.
La chute du monstre
La défaite du maestro intervient deux jours plus tard, des mains d’un jeune Suisse surdoué mais inconstant, Roger Federer. Pete Sampras offre un niveau tennistique honorable et livre un combat acharné à son cadet de 10 ans, mais s’incline 7/5 au cinquième. A posteriori, ce match est apparu comme le passage du sceptre entre les deux rois du gazon; je ne partage pas cet avis, car Sampras n’est plus aussi souverain qu’auparavant, et sa défaite est loin d’être aussi surprenante qu’elle ne l’aurait été 12 mois plus tôt. Quant à Federer, il n’est alors qu’un jeune loup assez fantasque, il ne remportera son premier Wimbledon que deux ans plus tard; il reconnaîtra par la suite le rôle fondateur de cette victoire, qui l’a guidé dans sa volonté de devenir le meilleur joueur du monde, et l’a amené à faire le ménage sur son hygiène de vie et sur son comportement sur et en dehors du terrain. Cette unique rencontre entre les deux seigneurs de Wimbledon n’est pas le duel au sommet entre deux Champions, mais un match entre celui qui ne l’est déjà plus et celui qui ne l’est pas encore.
Ce même lundi, une autre surprise notoire intervient:
la victoire d’Escudé sur Hewitt. Ce match est généralement oublié lorsqu’on
évoque la carrière de Nicolas Escudé, car il est l’auteur d’une victoire
similaire cinq mois plus tard en finale de
Duels générationnels
en quarts
En quarts de finales se profilent quatre duels générationnels. Quatre joueurs de la génération Sampras (Henman, Ivanisevic, Rafter, Agassi) sont opposés respectivement à deux jeunes champions, Roger Federer et Marat Safin, et à deux joueurs de la génération intermédiaire(Enqvist et Escudé). Le verdict est nettement favorable aux «anciens».
Roger Federer mesure le chemin qu’il lui reste à parcourir en termes de gestion des points importants; il s’incline face à Henman à l’issue d’un match serré (7/5 7/6 2/6 7/6), au cours duquel il s’est procuré des occasions mais ne les a pas saisies.
Marat Safin, déjà détenteur d’un titre du Grand Chelem (à l’US Open l’année précédente), réalise son meilleur parcours sur gazon avant longtemps. Mais à l’évidence, il rencontre des petits problèmes de déplacement sur cette surface, ce qui se paie cash contre Ivanisevic au sommet de son art... Il perd sur un score analogue à celui de Federer (7/6 7/5 3/6 7/6). J’ai renoncé depuis longtemps à comprendre quoi que ce soit au mental de Marat Safin, mais son parcours cette année-là aurait dû le décomplexer pour les années suivantes, alors que ce fut l’inverse; dans son cas, il faudra attendre 2008 pour le voir enfin rejouer de manière libérée sur gazon.
Thomas Enqvist et Nicolas Escudé ont en commun un talent inouï et une carrière émaillée de diverses blessures, qui leur ont fermé les portes de nombreux exploits. Le premier s’incline nettement face à Patrick Rafter (6/1 6/3 7/6), le second se blesse au cours du deuxième set après avoir remporté le premier, et s’incline logiquement (6/7 6/3 6/4 6/2) contre André Agassi.
Les vieux briscards
Suite à l’ouverture supposée du tournoi liée à l’élimination de Pete Sampras, ce Wimbledon 2001 aurait pu incarner une relève générationnelle. Il n’en a rien été: en demi-finales se présentent quatre seigneurs du gazon, qui se sont tous cassés les dents sur Sampras lors des précédentes éditions. Aucun (sauf Agassi) n’a remporté le titre, chacun le sent à sa portée, et chacun (sauf peut-être Henman) sent probablement que l’occasion est unique.
Tim Henman a échoué à deux reprises contre Sampras, en demi-finales 1998 et 1999. Poussé par une nation toute entière, débarrassé de l’Américain encombrant, Henman va s’approcher du titre cette année-là plus qu’aucune autre.
Goran Ivanisevic renaît le temps d’un tournoi. Il a été battu à trois reprises par Sampras, en finale 1994, en demi-finale 1995 (cinq sets, déjà), et surtout en finale 1998, à l’issue d’une finale de toute beauté en cinq sets qui signera son déclin. Luttant contre les blessures, il n’est que 125ème mondial et a bénéficié d’une invitation pour rentrer directement dans le tableau final. Ses victoires sur Roddick, Rusedski et Safin ne sont sûrement pas dues au hasard. Sans doute plus que tout autre, il sent que l’occasion est unique, d’autant que ses nerfs semblent tenir le coup...
Patrick Rafter a, lui aussi, buté sur Sampras, lors de la finale 2000. Curieusement, il a attendu 1999 pour bien figurer à Wimbledon. Sa demi-finale contre Agassi sera la belle, après les demi-finales de 1999 (victoire d’Agassi) et de 2000 (victoire de Rafter). Il a déjà annoncé que 2001 serait sa dernière saison, pour lui cette occasion de remporter Wimbledon est donc également la dernière.
André Agassi, enfin, s’est incliné contre Sampras en quarts en 1993, et en finale 1999. Enfin régulier depuis deux ans, il est tête de série n°2 du tournoi, mais à 31 ans il est conscient que le temps est compté pour lui aussi, le gazon n’étant pas sa meilleure surface.
La boucherie finale
Ces quatre joueurs vont s’entretuer...
La demi-finale Rafter-Agassi tient toutes ses promesses, entre deux styles de jeu totalement opposés, l’attaquant face au contreur. Victoire au finish de l’Australien (2/6 6/3 3/6 6/2 8/6), qui remporte ainsi la belle dans une opposition qui aura offert au public londonien trois duels magnifiques (1999, 2000, 2001). Agassi a failli prendre l’ascendant au cinquième set, à plusieurs reprises, mais finit par s’incliner. Ses nerfs semblent faiblir par instants et, comme il l’avouera lui-même, «avec l’âge, ça ne s’arrange pas». Agassi ne s’approchera plus jamais du titre à Wimbledon...
L’autre demi-finale s’étale sur trois jours. Le vendredi soir, Henman mène 2 sets à 1 et 2/1 au 4ème, lorsque la pluie vient interrompre les débats le vendredi soir. Le samedi, Henman passe à deux points de la victoire au 4ème set, mais laisse passer l’occasion et le match est interrompu une nouvelle fois par la pluie à 3/2 pour le Croate au 5ème. Les deux joueurs termineront dimanche, et la finale devra donc se jouer le lundi... Ivanisevic, qui gère mieux les diverses interruptions, l’emporte finalement (7/5 6/7 0/6 7/6 6/3) et brise les espoirs de toute une nation. Henman l’ignore encore, mais il vient de laisser passer sa meilleure occasion de remporter son tournoi fétiche: il atteindra bien les demi-finales l’année suivante, à grand peine, mais se fera laminer par Hewitt.
La finale se dispute donc le lundi, devant un public joyeux où Croates et Australiens aussi déchaînés les uns que les autres se taillent la part du lion. Les deux joueurs se partagent équitablement les quatre premiers sets, et le match monte en intensité au 5ème. Proche de la rupture à 1/0 contre lui, Ivanisevic serre les dents et tient son service... jusqu’au bout. Rafter, qui s’est approché du break à plusieurs reprises, finit par lâcher son propre service à 7/7. Le dernier jeu reflète les turbulences cérébrales du Croate déjà en larmes, qui alterne aces et doubles fautes, avant de terminer sur un service gagnant.
Ivanisevic, revenant
extraterrestre
A cet instant, nombreux, je crois, sont ceux qui pleurent
avec Goran. Il vient de créer une immense surprise, en surgissant de nulle part pour remporter le titre dont il rêvait. Toutes
proportions gardées, son exploit est comparable à la récente victoire de Kim
Clijsters à l’US Open: l’un des meilleurs joueurs du monde disparaît de
la circulation en raison de blessures, pendant deux ans, avant de ressurgir
brusquement et de remporter un tournoi du Grand Chelem. C’est d’ailleurs la magnifique victoire de
Déception pour moi, tout de même, avec la défaite de Patrick Rafter. Ce magnifique joueur aurait largement mérité le titre...
Cette édition 2001 du tournoi londonien restera comme celle
ayant vu chuter Sampras. Mais elle constitue également, en quelque sorte,
l’adieu de ses grands rivaux sur gazon, qui se véritablement entretués pour le
titre lors de trois matchs énormes. Les éditions suivantes n’auront, à mes
yeux, ni la même intensité ni le même intérêt, et surtout pas la suivante où
Hewitt l’emportera sans réelle opposition.Jusqu’à, bien entendu, la finale 2008 à l’issue de laquelle la suprématie du tennis basculera.
Le match Federer - Sampras est plus un symbole qu’une vraie passation de pouvoir, clairement...
article très sympa, rafraîchissant pour utiliser un terme convenu.
Merci de rappeler que Escudé, sans un physique difficile, serait peut être au terme aujourd’hui d’une grande carrière !!
La victoire de Federer m’avait dégoûté. Surtout parce que je m’étais dit que Sampras dont j’étais fan n’aurait sans doute pas perdu contre Henman comme Roger l’avait fait.
Mais ça avait quand même été un super tournoi, il y avait eu des gros matches et tout le monde était content pour Goran.
Bravo Enzo,ton article mensuel est très bon à nouveau,bonne idée que de reprendre en résumé un tournoi particulier,qui fut mythique,tout comme Roland 96,ou au moins teinté d’une couleur spéciale,ceux dont on se rappelle.
C’est vrai qu’en regardant dans le rétroviseur,les quatre méritaient de l’emporter,et la lutte s’annonçait indécise,on aurait bien vu un Henman s’imposer une fois,lui si régulier dans ce tournoi,à l’instar du Croate ;Pat méritait aussi pour finir en beauté,et Agassi 9 ans après ça aurait eu de la gueule,un peu à la façon Connors.
Le Federer/Sampras était beau,revu grâce aux torrents,que de supers coups !!! Dont de nombreux conclus à la volée .Quelle chance d’avoir eu le seul affrontement entre les deux magisters sur leur meilleure surface dans leur meilleur tournoi ! Bien qu’ils ne furent comme précisé pas à leur meilleur chacun..L’un plus et l’autre pas encore..
Cette édition fut aussi symbolique d’un changement de façon de jouer et de gagner sur herbe,et dès l’année suivante Hewitt et Nalbandian se faisaient prophètes de nouveaux temps et nouvelles méthodes...Rafter,Henman,Sampras et même Ivanisevic,les derniers héritiers d’une tradition d’attaque à outrance ou fréquente.
Pour Thomas Enqvist,que j’appréciais beaucoup,je m’étais laissé dire qu’il était un peu fruste techniquement et pas SI talentueux : pas de volée,peu de variété,jeu à plat exclusif des deux côtés basé sur la percussion.Pensée illustrée par sa faible réussite sur les surfaces extrêmes,terre et gazon.Gros châssis en indoor par contre et redoutable en dur outdoor.
Voilà..très bon encore une fois !
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Grand merci à toi de nous avoir fait revivre ce Wimbly crépusculaire, qui a vu la chute du Taulier de l’époque.
C’est très bien écrit encore une fois, bravo !

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