Ottavio Bottecchia, le maçon du Frioul
Il a gagné deux fois le Tour de France, comme Bartali, Coppi, Thévenet ou Fignon après lui. Il est mort dans des circonstances tragiques. Malgré cela, il est méconnu. Voici l’histoire d’Ottavio Bottecchia, le maçon du Frioul ... dont la vie ressemble à la trajectoire d’une comète. Ephémère mais si intense, pendant les années 20 ...
Ottavio Bottechia naît le 1er août 1894 dans la province de Trévise, au sein d’une famille très pauvre.
Le jeune Ottavio devient maçon dans sa région du Frioul (région proche de l’actuelle Slovénie et de la mer Adriatique, dont la capitale est Udine). Enrôlé sur le front autrichien durant la Première Guerre Mondiale, Bottecchia s’évade en bicyclette.Il n’eut pas la chance d’aller à l’école plus d’une année entière et dut très tôt apprendre à manier la truelle pour monter des murs.
Dans ces conditions, impossible de trouver un métier conventionnel. Son salut passe par le cyclisme.
Passant professionnel en 1922, l’Italien en profite pour vaincre son analphabétisme et termine deuxième du Tour 1923 derrière Henri Pélissier, dont il est l’équipier. Mais déjà, Bottecchia impressionne, en portant le maillot jaune de Cherbourg à Nice.
Et comme bien d’autres après lui (Bartali, Ullrich, Contador notamment), l’Italien va transformer l’essai dès sa deuxième participation à la Grande Boucle.
Lors du Tour de France 1924, édition suivie par le célèbre reporter Albert Londres (qui interviewera les frères Pélissier sans concessions),le coureur transalpin ne se contente pas d’arriver à Paris en vainqueur, ilréussit aussil’exploit de porter le maillot jaune de bout en bout.
Peu de coureurs ont pu réaliser un tel exploit. Jacques Anquetil l’a réussi en 1961, mais depuis personne d’autre n’a pu rééditer cette prouesse, inédite alors.
Bottecchia devient le premier Italien à gagner le Tour de France, alors que le palmarès était partagé par les Français, Belges et Luxembourgeois depuis 1903.
L’épreuve créée par Henri Desgrange et Géo Lefèvre en ce début de XXe siècle jouit déjà d’un prestige inouï, et déchaîne les passions.
Lors de cette édition 1924, Bottecchia écrase la concurrence et notamment son dauphin, le luxmebourgeoisNicolas Frantz (futur double vainqueur en 1927 et 1928 avec la grande équipe Alcyon).
Il récidive l’année suivante et gagne une deuxième fois la Grande Boucle en 1925. A chaque fois, le coureur transalpin a remporté quatre étapes, ce qui fait état de son hégémonie sur la course. Une véritable razzia, personne n’a pu contester sa suprématie.
On s’attend donc à un long règne, et pourquoi pas battre le record de trois victoires établi par le Belge Philippe Thys (1913, 1914 et 1920).
En 1926, il doit abandonner sur l’étape Bayonne Luchon, courue sous une pluie apocalyptique, et tire alors sa révérence. On ne reverra pas celui qui est surnommé le Maçon du Frioul sur le Tour.
Etrangement, jamais Bottecchia ne triomphera sur le Giro d’Italia, où il est vrai la concurrence ne manquait pas, entre Costante Girardengo(lauréat en 1919 et 1923)et Alfredo Binda (vainqueur en 1925,1927, 1928,1929,1933), deux autres immenses coureurs de l’avant-guerre.
C’est alors qu’intervient sa mort mystérieuse en 1927, sur un chemin de campagne de Vénétie. Alors qu’il songe à une retraite définitive, à bientôt trente-trois ans, Bottecchia essaie tout de même de se rassurer sur son état de forme. Le 3 juin 1927, à l’aube, il monte sur son vélo et demande qu’on lui prépare un bain chaud pour l’après-midi. Alors commence le mystère.
On le retrouve vers midi, au bord de la route, blessé, la tête en sang. On le porte dans une auberge où on le dépose sur une grande table. Le prêtre lui donne les derniers sacrements. À tout hasard, on le transporte à l’hôpital provincial en carriole. Il y meurt douze jours plus tard.
Plusieurs thèses s’affrontent depuis à ce sujet: s’agit-il d’un accident ou d’un assassinat par le régime fasciste de Mussolini(au pouvoir depuis 1922 en Italie)?
Le régime fasciste italiena toujours utilisé le sport pour accroître son influence politique.
Gino Bartali fut l’instrument de propagandede Mussolini lors des Tours de France 1937 et 1938.
En 1938, la Squadra Azzurra affronta la Hongrie en finale de la troisième Coupe du Monde, à Colombes, après avoir reçu un terrible message du Duce. Vaincre ou Mourir. Les coéquipiers de Piola et Meazza gagnèrent le match (4-2), conservant leur titre mondial acquis en 1934.
Déjà, aux Jeux Olympiques de Berlin en1936, Mussolini avait pu narguer Hitler à travers la victoire de l’Italie au tournoi de football.
Mais revenons à Bottecchia.
La thèse de l’accident, entérinée par la justice, sur la foi de témoignages et d’une expertise médicale qui indique pourtant plusieurs fractures, repose sur le présupposé d’un malaise, d’une insolation et d’une chute. En fait, l’enquête est bâclée et vite classée. Cette thèse arrange tout le monde: le régime mussolinien, l’assassin présumé, et même - c’est triste à dire - la famille de Bottecchia, certaine de toucher ainsi une très grosse prime d’assurance.
La thèse de l’assassinat resurgit après la Seconde Guerre mondiale, en 1947. Sur son lit de mort, le paysan qui a trouvé Bottecchia demande à voirle prêtre et confesse l’avoir tué d’un coup de bâton à la nuque, parce qu’il l’avait surpris en train de dérober des grappes de raisin. Mobile assez étrange!
Plus énigmatique encore: un homme blessé à mort par un coup de poignard dans les docks de Manhattan a eu le temps de confesser dans son agonie qu’il a exécuté Bottecchia par contrat, mais personne ne retrouve le nom du commanditaire, qu’il indique dans un dernier souffle avant d’expirer.
En 1973, le pasteur italien qui a donné ses derniers sacrements à Bottecchia a attribué à la mort de ce dernier aux fascistes, jaloux de son succès et du prestige qui en découlait. Bottecchia faisait-t-il trop d’ombre au régimede Mussolini?
Si c’était le cas, le meurtre de Bottecchia seraitun assassinat politique d’importance, après celui du député socialiste Matteotti en 1925.
Vu le nombre de versions différenteset l’épaisseur du mystère qui entoure la disparition de Bottecchia, on se croirait dans un thriller hollywoodien. Etant donné l’ancienneté de l’affaire, il est probable désormais qu’on ne percera jamais le mystère et que la vérité demeurera prisonnièredans la tombe de Bottecchia.
Première idole des tifosi, Bottecchia fut sans le savoir un pionnier dans la manière d’appréhender le cyclisme. Il fallut ... Greg Lemond et Miguel Indurain pour révéler cela, plus de soixante après sa mort!
Depuis les victoires de LeMond et Indurain, un succès dans le Tour de France nécessite, impérativement, un sacrifice et une dévotion sans faille à l’échéance de thermidor. Personne depuis 1990 n’a pu échapper à cette règle, que ce soit Ullrich, Riis, Pantani, Armstrong, Sastreou Contador. Bien avant même les préparations stakhanovistes poussées à l’extrême par Lance Armstrong, Ottavio Bottecchia est l’exemple type du coursier qui a délibérément tout délaissé pour remporter la Grande Boucle. Le Maçon du Frioul apparaît donc comme le précurseur de cette méthode, il y a de cela 80 ans!
Désormais, l’objectif d’un candidat à la victoire sur le Tour est d’atteindre son pic de forme en juillet, après reconnaissances d’étapes en mai et montée en puissance via le Dauphiné Libéré ou le Tour de Suisse en juin.
Les classiques sont délaissées, de même que le Giro.
A l’opposé des coureurs à l’appétit digne de Pantagruel, au premier rang duquel figurent Eddy Merckx et Bernard Hinault, Bottecchia préférait cibler un seul objectif. Cela ne lui a pas trop mal réussi.
Vraiment très intéressant. A la fois pour le côté sportif d’un homme apparemment en avance sur son temps.
Et de l’autre, pour sa mort, qu’on ne résoudra jamais...
C’est rare les sportifs assassinés à ma connaissance ... Bottecchia a un destin franchement hors du commun !
Article effectivement très intéressant. J’ai souvenir du gardien de but roumain Ducadam qui s’était fait péter les mains par les mecs du régime de ceausescu après sa finale de rêve de 86.. mettant évidemment un terme à sa carrière. Et ça n’avait pas fait grand bruit ici me semble-t-il.
Quelqu’un avait fait un article sur le sujet il y a quelques mois ... Ceaucescu propriétaire du Steaua Bucarest, en effet
Le pilote automobile Bernd Rosemeyer, dans les années 30, avait été forcé à intégrer le parti nazi.
Un ami à moi a écrit un livre sur un boxeur du Frioul justement, Primo Carnera, qui avait été récupéré par Mussolini, puis renié suite à une défaite contre Joe Louis. Hé oui, on aimait pas trop les perdants ni les grandes gueules du coté des chemises noires...
Carnera qui s’était fait battre par Max Baer aussi je crois.
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