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le 20/04/2009

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)


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Huitième volet de la saga sur le Greatest. Retour sur l’interminable série de combats qui ont amené Muhammad Ali au seuil de la maladie.

En 1976 , Muhammad se réveille toujours dans la peau du champion du monde des poids lourds, celui-là même dont Norman Mailer prétend qu’ " il est au moins, l’orteil de Dieu".

Contrairement à ce qu’il avait annoncé au sortir du meurtrier affrontement de Manille, Ali poursuit l’aventure, persuadé d’accomplir l’œuvre du Dieu.

Ferdi Pacheco ordonne des analyses médicales surérogatoires. Les résultats sont alarmants. Ses reins sont en piteux état, il souffre des mains. Les piqûres de Novocaïne soulagent les douleurs chroniques de ses instruments de travail mais elles rouillent la mécanique de ses réflexes. L’instant commande les actes et une fois encore il refuse de se soumettre. Alors qu’il n’y avait plus qu’une chose à faire, un geste qui s’imposait de lui même, une décision que son corps, son esprit, son entourage, ses examens médicaux, les gens qui l’aimaient auraient dû lui imposer de prendre: " Planter un clou dans le mur de l’olympe et y raccrocher sa paire de gants", définitivement sans regrets, ni remords.

La victoire de Manille eut été le sceau parfait de son oeuvre pugilistique, la signature de sa carrière. Au lieu de cela, elle constituera un tournant irréversible dans la vie du plus grand boxeur de l’histoire.

Les années qui vont suivre offriront le désolant spectacle d’un déclin qu’il aura été incapable d’anticiper.

Son ascension vers la gloire fut extraordinairement fulgurante, sa chute sera taillée à cette mesure, réciproquement vertigineuse.

Comme bien souvent avec Ali, les questions posées obtiennent des réponses orientées par son orgueil maladif. L’ego brouille la réalité, modifie sa perspective, lui donne une apparence trompeusement avantageuse. Belinda équilibrait la conduite de son immature de mari. Elle s’en est allée avec sous le bras leurs quatre bambins et son orgueil à elle, de femme majestueuse et digne. Véronica Porsche lui a succédé dans la couche du champion.

Tracez un trait du point culminant du pôle Nord au point le plus bas du pôle Sud. La distancee obtenue ne représente qu’une partie de ce qui sépare Belinda Boyd de Véronica Porsche tant tout ce que fait la belle créature de Louisiane porte le sceau de sa juvénilité. Envoûtée par l’aura du Greatest, elle se donne à Ali comme une jeune fille se sacrifiant à un Dieu, diablement vorace à qui elle concède toute volonté et tout désir personnel.

Belinda partie, Don King a le champ libre pour mettre la main sur le gisement Ali.

Il vérole à lui seul l’entourage du champion qui profite à satiété des banquets somptueux que sont devenus les jours du fanfaron de Louisville.

Nul n’a le courage de se heurter au pouvoir méphistophélique du parrain noir et de son projet d‘exploiter la planche à dollars.

Herbert Muhammad veut rentabiliser les trente-trois pourcents qu’il détient ad vitam eternam sur le boxeur. Ferdi Pacheco, pour remerciements de ses inquiétudes sur la santé du veau d’or, est licencié.

Même la voix d’Angelo, le vieux magicien, a mué en échos complaisant de celle piailleuse de l’ancien cireur de chaussures de l’Ohio.

Donald King, l’homme à la parole périmée dès qu’elle est prononcée. King a pour principale qualité d’être pragmatique. Il tire profit de chaque situation et de chaque expérience pour ne plus commettre les erreurs qui ont allégé son portefeuille de milliers de dollars. Sa vie bascule irrémédiablement le 20 Avril 1966. King est un bookmaker investi dans les casinos clandestins quand il pénètre au Manhattan Trap Room, night-club de Cleveland situé sur Cedar Avenue. Au comptoir Sam Garrett, toxicomane quinquagénaire, attend son dealer en sirotant une bière. Garrett doit à King la somme de 600 dollars qu’il s’est injecté dans le bras sans se soucier des intérêts qui galopaient sur l’emprunt. King malmène le pauvre junkie de soixante kilos qui n’a aucune résistance à opposer au quintal bien charpenté du véreux bookmaker. Garrett n’est qu’un spectre au nez rongé par la coke, cocaïné jusqu’à la moelle et qui a payé d’un rein son addiction à la drogue. Don king traîne Garrett dans la rue et le dérouille à grands coups de savates. Le pauvre type baigne dans son sang quand la police intervient. Il décèdera cinq jours plus tard, le 25 avril 1966, au LakeSide hôpital de Cleveland suite à une fracture du crâne et à de multiples hémorragies internes. King est condamné pour meurtre au second degré. Le 30 Septembre 1971, il sort prématurément de l’Ohio’s Marion Correctional Institution habité par la ferme intention de régenter l’existence de Dame la Boxe et de son représentant le plus éminent et le plus rentable.

Désormais Ali confie les rennes de sa carrière au plus persuasif et perfide promoteur que ce sport ait connu.

Le combat de Manille est à peine évacué par l’organisme qu’Ali atterrit à Porto Rico pour une rencontre hautement improbable entre le croissant lunaire brillant de mille feux dans le ciel du noble art et une déjection stylistique gisante totalement décomposée dans le caniveau de la boxe. King déniche un million de dollars, sur lequel il exerce sa ponction coutumière, pour affronter le belge Jean-Pierre Coopman.

Coopman n’est pas censé avoir l’ombre d’une chance de vaincre, bien que la providence ait

élargi les étroites limites qui ont confiné jusqu’ici son existence à un destin rétréci. Ce natif d’Ingelmunster, province de la Flandre Occidentale, est un adepte du mysticisme.

Avec son flacon d’eau bénite dans sa longue culotte, il est convaincu de détenir le secret du miracle que lui seul se sait capable de réaliser.

Ce 20 février 1976, en enjambant les cordes du Clemente d’Hato Rey à Porto Rico pour y défier un ancien alcoolique reconverti en boxeur professionnel, Ali entame sans le savoir un processus de démythification.

Le débat se dispute sur un rythme de sénateurs. les deux boxeurs rivalisent de maladresse. Par l’imprécision de leurs crayons entremêlés dans leur gaucherie, par l’engourdissement de leurs compas, les deux artistes gribouillent la toile du combat d’une diarrhée pugilistique.

A la cinquième reprise, Ali émerge du néant et de la garde basse du champion jaillit une parade aussi véloce que la botte d’un escrimeur. L’ancien tailleur de pierre s’effondre sur le tapis confortable que constituent les trois cents mille dollars de sa bourse.

Dans la foulée, Ali engrange deux victoires en deux mois. La seconde aux dépens de l’indigne Richard Dunn à Munich par KO au cinquième round le 24 Mai 1976 à Muniche précédée par un succès en trompe l’œil, au finish des quinze reprises, face au très prometteur Jimmy Young le 30 Avril à Landover .

La culotte blanche de satin, ceinture et bandes verticales noires, se couvre à la lumière de ces deux rencontres d’une senteur naphtaline. Elle n’est plus qu’une relique sacrée appartenant à un passé glorieux. Elle ne flotte plus avec légèreté au dessus de la surface du ring comme un étendard dominant la plaine du noble art. Et lorsque Don King met sur pieds le troisième acte de la trilogie Ali- Norton prévue le 22 Septembre 1976 dans l’antre des yankees à New- York, on pressent que l’obstacle sera bien délicat à franchir.

Ken Norton ne s’est pas résigné à poursuivre l’ombre de son rêve inachevé. Barré par deux fois à une marche de la ceinture mondiale, Le fighting Marine de San Diego est disposé à saisir sa chance. Affûté comme toujours, tranchant comme à ses premières heures, Norton entame furieusement le combat. Il dicte le rythme sous le diktat de sa volonté inflexible.

Les tentatives d’Ali se heurtent au blindage musculaire de cet Hercule à la peau d’ébène.

A la troisième reprise, un éclair traverse le biceps de Norton, brûle son avant-bras pour jaillir de son gant, la fulgurance du coup explose au visage d’Ali, devenu un territoire colonisé par la violence des impacts. Contusions, hématomes, tuméfactions, le joli minois du Greatest est offert à la visée du Marine, qui poursuit sa canonnade en enchaînant à la tête, puis d’un cross perforant au sternum, il métamorphose le torse du champion aux pectoraux saillants en poitrine «birkinienne«. Ali n’est plus qu’un royaume déchiré par les assauts déchaînés, trépidants, destructeurs d’un rival habité par une rage meurtrière.

Ses jambes ne suffisent plus à le soustraire aux violentes répliques de Norton. Les semelles lestées de plombs, Ali engage le dialogue, les pieds bien posés sur le ring qui n’ont pour seul mouvement que de pivoter pour propulser l’élan de chaque frappe et leur donner de la consistance. Mais a ce jeu là aussi, Norton est le plus fort. Il assène des crochets à vous arracher la tête. Le challenger domine outrageusement la première moitié des hostilités.

Dans la huitième reprise, Kenny vide un chargeur de crochet court. Ali titube sous la mitraille des frappes. Norton enchaîne en bûcheronnant le tronc d’Ali pour en faire des rondins. Ali fait valoir ses formidables qualités d’encaisseur, incroyable vertu qui aura un effet dramatiquement pervers.

Muhammad a pris la bonne habitude de terminer en trombe ses rencontres. La machine à Jab se met en marche dans le dernier tronçon du combat. Le crabe poursuit son irrésistible avancée vers le bonheur. Ali , à reculons, prélève sa dîme. Le bras gauche se tend et se replie. Les jabs se multiplient. Ils s’abattent comme une presse sur le tapis caoutchouteux et fumant qu’est devenu le visage de Norton. Ali rééquilibre les débats. Norton tient la distance, préparé comme jamais il gère l’avance accumulée en début d’affrontement. Le souffle égal à la première expiration rejetée dans la bataille, il accompagne Ali dans sa dernière danse. Les deux hommes évoluent, alternativement, dans des couloirs d’attractions et de répulsions. Deux personnages liés, noués, greffés dans des corps à corps fusionnels composés d’ une seule et immense masse d’ébène avant d’être recrachés, naufragés échoués séparément sur les rives d’un fleuve. Entre schisme et fusion, le déserteur et le marine offrent un spectacle jouissif giclant de sueurs aux relents testostéronés.

Le gong mettant fin au quinzième round retentit, Norton envoie une ultime salve d’insultes à un Ali qui regagne son coin tête basse. Ken est porté en triomphe par son soigneur, à pleine narines il hume ce délicieux parfum de victoire que nul ne peut lui contester.

Et pourtant. A l’énoncé du décompte des juges, le verdict semble maquillé tel une voiture volée. Le champion conserve son titre sur décision UNANIME.

Le public gronde, Muhammad accueille la «sentence» engoncé dans un peignoir de satin blanc. Immobile, totalement détaché. Bundini lui lève le bras, psalmodie des versets à la gloire de son prophète et enveloppe sa taille de la ceinture du champion du monde des poids lourds qui lui sied telle une tunique de Nessus.

Vainqueur par abus d’un combat qui devait le précipiter vers la sortie, le voilà débauché comme la vedette de la tournée du grand Cirque "Don King", disposé à dresser son chapiteau dans les lieux où l’on allonge les dollars.

Après deux victoires aussi peu significatives que controversées (succès contre Ernie Shavers et Alfredo Evangelista aux points), un Muhammad Ali las et fatigué se confronte au talent dramatique de Léon Spinks, boxeur au don pugiliste peu commun absorbé par le trou noir d’une existence dissolue. Alcoolique, drogué, violent, habitué des cellules de dégrisement dans les locaux de la police de Saint-Louis (Missouri), Léon Spinks emprunte à 24ans le chemin de l’auto- destruction par la voie rapide.

Le 15 février 1978 à Las Vegas, le champion olympique en catégorie mi-lourds aux jeux de Montréal en 1976, fort d’une expérience de sept combats professionnels, créé la plus grande sensation de l’histoire des poids lourds. Ce coquelet maigrelet de 90 Kg à la riposte gaillarde étouffe Ali par des séries de crochets dynamiques. Après quinze reprises durant lesquelles il a fait montre d’une plus grande activité que le champion du monde en titre, les juges le déclarent logiquement Vainqueur et nouveau Champion du Monde des poids lourds. Pour la première fois depuis le 13 Juin 1935 et le succès de Jim J. Braddock sur Max Baer, un poids lourds conquiert le titre mondial sur décision des juges.

Don King, prévoyant en diable, inclut une clause garantissant une revanche à Ali en cas de défaite. Sept millions de dollars et la perspective d’une troisième conquête du titre mondial (exploit jamais réalisé chez les poids lourds) motivent le Greatest à reprendre le chemin de Deer Lake et se plier aux rituels sacerdotales que les lieux imposent.

Léon Spinks est entré de plain-pied dans l’ardente gloire qu’il venait de conquérir. La revanche est prévue au Super- Dôme de la Nouvelle Orléans le 15 Septembre 1978.

Arrivé en Louisiane deux mois avant afin de préparer la rencontre, Spinks va alimenter la chronique par ses frasques, ses virées nocturnes et ses exploits délictueux. Happé par une spirale de laquelle on ne revient pas indemne, Léon se présente au soir du 15 Septembre dans un bien piteux état. Ali saisit l’occasion. Il construit son succès patiemment, sans excès ni spectacle, allant à la limite des quinze reprises.

Auréolé d’un exploit que nul n’avait accompli dans toute la prestigieuse histoire des poids lourds (trois conquêtes du titre mondial), Ali annonce sa retraite après dix-huit années d’une carrière improbable.

Les Etats- Unis s’enrichissent de deux "Sugar" supplémentaires. Ray Charles Leonard a éclaboussé les Jeux Olympiques de Montréal en 1976, remportant la médaille d’or dans la catégorie Super Légers. Le natif de Palmer Park se revendique nominativement comme le digne successeur du grand Walker Smith JR (Sugar Ray Robinson). Il est de la lignée pugilistique de ces boxeurs sans talons, légers comme un soupir orgasmique et qui dénoue le fil soyeux d’une boxe aérienne colorant l’horizon d’un pastel de combinaisons infinies. Un combattant puisant dans un large éventail de coups, de gestes, d’attitudes à la valeur esthétique inestimable, le rendant ,aux yeux des exégètes, aussi lumineux, précieux et flamboyant que la roue d’un paon auquel la boxe de Ray Sugar Leonard fait invariablement pensé.

Si dans le sillage des Muhammad Ali, Joe Frazier et George Foreman, les lourds avaient rétablit l’ hégémonie sur la discipline qu’avait instauré Joe Louis dans les années 30-40, les poids moyens vont ressusciter l’âge d’or des années La Motta, Graziano, Tony Zale et Sugar Ray Robinson avec l’émergence des quatre fantastiques, les "Four Tops" que sont l’inépuisable Roberto "Manos de Piedra" Duran, Thomas"Hit Man" Hearns, Marvin" Marvelous" Hagler et donc Sugar Ray Leonard qu’ Angelo Dundee a pris sous son aile pour faire de l’enfant du Maryland le monarque des années 80 et l’un des plus beaux spécimens jamais observés entre douze cordes.

Le second Sugar vient du Bronx, un des cinq borough de la grosse pomme, qui draine une population cosmopolite étalée de manière disparate sur les différentes couches sociales de la société new-yorkaise.

La grappe des nécessiteux enfle dans les quartiers du Lower-Side, Sugar Hill, Harlem.

En Mars 1979, le "Rapper’s Delight" naît à Harlem, sur les trottoirs sordides et crasseux des quartiers déshérités du nord de la Big Apple où la misère de l’existence colle aux semelles de ses habitants telle une substance visqueuse et indécrottable.

Sous l’impulsion de Sylvia Robinson, productrice en quête de talent, qui propose à trois jeunes du quartier de Sugar Hill ,Big Bank Hank Master Gee et Wonder Mike; de poser leurs rimes sur la ligne de basse de "Good Times" du groupe funky Debarge retravaillée jusqu’à l’indigestion. Le titre n’est qu’une présentation joyeuse et candide de la réalité du Hip-Hop new-yorkais de la fin des années 1970.

Le morceau invite à remuer du popotin sur des dance- floors luminescents, accompagné d’un orchestre délivrant des sonorités festives. Quinze millions d’exemplaires vendus, Le Rap produit l’hymne de la partie hédoniste de son identité et prépare le terrain à la révolution qu’il renferme.

Trois années plus tard, le crack, l’héroïne du pauvre, s’est répandu comme une traînée de poudre dans les pandémoniums désertés par la société américaine. Le caillou blanchâtre se négocie dans la rue à Cinq dollars. Une dose suffit à franchir la barrière hémato- encéphalique et à entraîner une dépendance physique et psychique.

La dernière texture chimique fait des dégâts gigantesques dans ces quartiers déjà dévastés. Le DJ "Grand Master Flash" fournit la matière première à cinq jeunes furieux du Bronx. Les MC, Mele Elle en tête, excédés par les conditions de survie dans Harlem sont arrivés au bout de l’insupportable ("Don’t push me cause i’m close to the edge") déversent leur mal-être sur le rythme matraquant du génial disc-jockey . "The Message" fait l’effet d’une déflagration sans précédent dans l’industrie de la musique afro-américaine. La description saccadée et mécanique de la jungle urbaine dans laquelle survivent les cinq furieux constituent à ce jour l’évangile du Hip- Hop, son deutéronome, l’hymne symbolisant le second visage du Rap, la contestation. The Message balisera à son tour la voie qu’emprunteront à la fin de la décennie des artistes aux discours politisés tels que Public Enemy, A Tribe called Quest, KRS One. Près de vingt ans après l’irruption télévisuelle du jeune Cassius Clay et ses prédictions versifiées récitées par un phrasé ravageur et mécanique, Ali apparaît comme un précurseur du rap ("parler sèchement") en contribuant inconsciemment à l’imposer bien avant son explosion, au même titre qu’un Gil Scott- Heron, un des pères fondateurs du mouvement et porte-étendard devant l’éternel de la culture Hip-Hop.

A la fin des années 1970, Muhammad Ali, un des premiers «rappeurs» de l’histoire coule des jours trop tranquilles dans son ranch de Berrien Springs dans le Michigan. La retraite lui fait l’effet d’un mauvais rêve que rien ne pourrait interrompre. Les poids moyens ont instauré une dynastie qu’Ali a dû mal à supporter. La tentation de replonger grandit chaque jour davantage. D’autant qu’à l’ouest, «les prairies» s’illuminent et agissent comme un mirage électrisant l’attention du papillon retraité.

Las Vegas est devenue progressivement la nouvelle Mecque du noble art au détriment des mythiques salles de spectacles de la côte Est ( le Madison Square Garden) ou du Yankee Stadium. La ville, abominable trou perdu servant de relais entre Los Angeles et les villes de l’Est, connaît un essor vertigineux depuis une trentaine d’années.

Sous le rêve ingénieux du gangster, Benjamin "Bugsy" Siegel, le petit bled sableux perdu dans l’immensité du désert du Nevada devient une gigantesque ville de lumières et d’artifices, un authentique parc d’attraction pour mafieux et surtout une laverie pour argent sale. La cité est un immense blanchiment d’argent à ciel ouvert . Le concept de la ville- jeu est le plus rentable et légal des business que la mafia américaine ait mis sur pied en un siècle d’existence.

Benny Siegel exploite la législation permissive de l’état (Prostitution, Jeux, mariage célébré en cinq minutes, Procédure de divorce "longue" de six semaines) et battît l’établissement matriciel, " Le Flamingo", autour duquel il fait construire un aéroport, une gare ferroviaire, des routes y facilitant l’accès, notamment la célèbre "Strip", boulevard sur lequel sont situés les plus grands casinos de Vegas ainsi que la célèbre route 95 qui relie Reno à Las Vegas, surnommée " l’Autoroute des Bordels" . Seulement Benny le dingue oublie d’observer certaines règles élémentaires du milieu. L’affranchi du Lower-Side se pensait à l’épreuve des balles. Son sort est entérinné lors d’une assemblée générale réunissant au Nacional Hôtel de La Havane les 26 grands mafieux du pays, Charly Luciano, Meyer Lansky, Vito Genovese, Joe Adonis, Sandro Trafficante, Carlo Gambino. 24 voix, parmi lesquelles des associés de trente ans, votent la condamnation à mort de Benjamin Siegel. Le 20 Juin 1947,» Bugsy «est retrouvé Mort à son domicile du 810 North Linden Drive de Los Angeles, le corps criblé de balles. Le syndicat du crime avait engagé le tueur à gage Français Luc Prévot pour exécuter la sentence, selon, ironie du sort, le mode opératoire dit «A La Brooklyn» que Siegel avait lui-même mis en place dans les années 20.

Sur le modèle du Flamingo seront érigés les luxueux établissements d’aujourd hui, qui rivalisent d’imagination et de démesure pour dépouiller les millions de touristes ou d’addict-players qui se bousculent à l’entrée du MGM, du Caesars Palace ou du Luxor Hotel.

Drogue, prostitution, racket, trafic d’influence, les activités vertueuses se conjuguent à celle qui fait sa renommée mondiale, le Jeu.

Le centre-ville lumineux rejette son écume à la périphérie où s’entassent au milieu des ordures ,qu’embaument des relents persistants de pisses , les déshérités dépouillés par l ‘industrie du jeu.

Las Vegas, c’est Sodome et Gomorrhe confondues en une seule entité revisitée par les vices de notre époque. Une oasis de perdition plantée artificiellement au milieu du désert.

La ville diversifie ses activités et quand en 1974 l’état du Nevada légalise les paris sportifs, les grands nababs de la cité ajoutent les championnats du monde de Boxe à la liste de leurs onéreux divertissements.

C’est dans cet endroit aussi sordide que fascinant qu’Ali va se confondre une énième fois, appâté par les huit millions dollars promis par Henry Gluck,propriétaire du Caesars Palace.

Le palais aux merveilles ne recule devant aucune extravagance. Après avoir accueilli le départ d’un grand Prix de formule 1, l’hôtel casino aux 29 étages, aux 133 mètres, aux 3349 chambres réparties sur 5 tours, aux 18 restaurants et aux 11 000 mètre carré de jeu, s’offre le retour sur les planches du champion le plus controversé de l’Amérique.

Huit millions dollars pour enfiler les gants face à l’ancien élève Larry Holmes.

Holmes est le détenteur de la ceinture WBC. Invaincu en trente-sept combats,

le tableau de chasse de l’assassin d’ Easton plaide éloquemment en faveur de sa dangerosité. A 29 ans, Holmes est au sommet de sa condition.

Ali n’en a cure. Il a retrouvé l’idéal pondéral défini par Angelo (98 Kilos). Bien qu’il n’ait pas boxé depuis plus de deux ans, Il est convaincu de ressusciter des fastes que plus personne n’espère. Lors de la conférence de presse d’ avant combat, il récite son habituel couplet de sarcasmes corrosifs. «Larry Holmes n’est qu’un petit boxeur, tout juste bon à être mon sparring-partner, je le mettrai KO au premier round. Soyez à l’heure et vous serez témoin du miracle»

Il promet la dernière représentation du danseur étoilé, le dernier Sama du derviche du carré lumineux. Les spectateurs fortunés du Caesar’s Palace assisteront au dernier soir d’un boxeur incurablement condamné.

24 580 Personnes pour une recette au guichet forcément record, 5 768 126 dollars.

L’excitation qui enivrait la foule est vite retombée, absorbée par un lourd et pesant silence, l’ éloquente expression de la stupeur qui resserre ses liens d’acier sur le cœur des spectateurs.

Le messie est sur son chemin de la croix.

Les punchs de Larry Holmes pénètrent la chair flasque d’Ali. Directs, Jabs, Crochets, Uppercuts, cross, une-deux, Muhammad est flagellé par tous les instruments mis à disposition du bourreau.

Déchirant spectacle que cette légende de la boxe venue agoniser contre les cordes. Un guerrier de l’arène expose sans réellement combattre une étonnante fragilité. Les rounds défilent suivant le même scénario immuable. Le Greatest avait prophétisé un dernier miracle , un KO au premier round. Au lieu de ce tour de prestidigitation, Ali est léthargique, impuissant, une loque affaissée dans les cordes qui supporte le poids d’un Patibulum invisible. L’anéantissement du mythe est douloureusement progressif. Même le bourreau semble rechigné à exécuter son rôle.

La tragédie est contenue dans chaque atome d’air remplissant le Caesar’s palace.

Ali est un mort parmi les vivants, celui qui s’est le plus nourri de la Boxe est devenu une charogne dévorée par l’appétit d’un jeune affamé.

Le poing gauche de Larry a l’apparence d’une grosse gomme toute rouge, effaçant le visage qu’il écrase, Jab après jab, coup après coup.

Muhammad reste cependant ce monstre d’orgueil qui s’entête à demeurer debout alors que ses poings refusent d’exécuter le plus primaire des commandements belliqueux. Larry martèle ce sac inanimé et graisseux en suppliant vainement l’arbitre de cesser le combat.

Dixième reprise, Holmes est en pleurs dans son coin. Démolir son idole de jeunesse le traumatise. Il demande à son entraîneur de le faire descendre du ring. Tuer une idole pour en devenir une soi-même. Holmes en est incapable. Une des raisons qui feront du Tueur d’Easton un boxeur respecté des puristes mais totalement ignoré par la foule.

Angelo Dundee anticipe le coup de lance du centurion. Il coupe les gants de son poulain, noués par un lacet vieux de deux décennies («cette fois c’est terminé»).

Au Caesars Palace, Larry Holmes se couvre des lauriers du nouvel empereur de la Boxe alors qu’Ali quitte la planète Noble art pourvu des attributs prophétiques.

Il y aura une ultime bravade au déclin. Un soubresaut compulsif d’un homme que l’orgueil a trop souvent démangé. Une défaite aux poings le 11 Décembre 1981 face à la bête venue du Canada, Trevor Berbick, dans le décor paradisiaque de Nassau lors d’un combat que l’Histoire a eu l’élégance d’oublier .

Quand en février 1982, Ali s’adresse à l’Amérique sur la chaîne CBS pour officialiser ses adieux définitifs au noble art; jurant que cette fois l’on ne l’y reprendrait plus, il diffuse une image de lui-même qui semble être projetée au ralenti. Et pour cause.

Sa voix se traîne davantage, son regard reste suspendu dans le vide mais le champion du peuple tient un discours combatif. Il promet d’affronter la pauvreté dans chaque endroit où elle se trouve; de venir à bout de l’injustice dans tous les lieux où elle se propage, de terrasser le racisme sur chaque centimètre carré où il se développe. Malheureusement, avant qu’il ait la chance de répandre son évangile à travers le monde, Muhammad fait face, depuis déjà quelques rounds, à un adversaire qui promet une longue lutte acharnée et coriace.

Il souffre de graves problèmes neurologiques. Ses fonctions motrices sont affectées. Les syndromes de la maladie de Parkinson se sont déclarés précocement.

Cet article est dédié à la mémoire de Gabor , alias "Zsa-Zsa". Repose en paix mon frère.

Sources:

"Les combats de Muhammad Ali" de Benoît Heimermann

"Un destin américain" d’Alexis Philonenko

"Ali through the eyes of the world"

"Bugsy" d’Henry Sergg

Crédits photos: Sports illustrated, All Sports UK, BBC Sports.;chicago tribune

Les combats:

Bat Jean-Pierre Coopman par KO au cinquième round au Clemente Coliseum de Porto Rico le 20 Février 1976

Bat Jimmy Young sur décision unanime au Capitalo Center de Landover le 30 Avril 1976

Bat Richard Dunn par KO au cinquième round au Hall Olympique de Munich le 24 Mai 1976

Bat Ken Norton sur décision unanime au Yankee Stadium de New- York le 28 Septembre 1976

Bat Alfredo Evangelista sur décision unanime au Capital Center de Landover le 16 Mai 1977

Bat Ernie Shavers sur décision unanime au Madison Square Garden de New- York le 29 Septembre 1977

Est battu par Leon Spinks sur décision unanime à Las Vegas le 15 Février 1978 (perd son titre de champion du Monde)

Bat Leon Spinks sur décision unanime au Superdome de la Nouvelle- Orléans le 15 Septembre 1978 ( troisième titre de champion du Monde)

Est battu par Larry Holmes par KO technique à la onzième reprise au Ceasar’s Palace de Las Vegas le 02 Octobre 1980

Est battu par Trevor Berbick sur décision unanime au Sports Center de Nassau le 11 Décembre 1981

Extraits Vidéos:

http://www.youtube.com/watch?v=1RGESgkFzCE

vidéo du combat Ali vs Norton en 1976 à New-York

http://www.youtube.com/watch?v=fw-RRjxmrRA&feature=related

vidéo du combat Ali vs Holmes en 1980 à Las Vegas partie 1

http://www.youtube.com/watch?v=5cVkSb6vjUM&feature=related

vidéo du combat Ali vs Holmes partie 2

http://www.youtube.com/watch?v=tLvItruxPpA&feature=related

vidéo du combat Ali vs Holmes partie 3

http://www.youtube.com/watch?v=nMcVe9YmF3w&feature=related

vidéo du combat Ali vs Holmes partie 4

http://www.youtube.com/watch?v=XBa9BxfYpHA

vidéo du comabt Ali vs Holmes partie 5

http://www.youtube.com/results...

vidéo du combat Ali vs Spinks en 1978 à La Nouvelle-Orleans.

http://www.youtube.com/watch?v=4-MEL84yXh0

Le Rapper’s Delight de Sugar Hill Gang

http://www.youtube.com/watch?v=O4o8TeqKhgY

"The message" de Grand Master Flash andthe five Furious.

http://www.youtube.com/watch?v=p43YYovonS0

"The Revolution will not be televised" de Gil-Scott Heron (dédicace à LBF).

par mustapha

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par LittleBigFish

le 20 avril 2009 à 11H55

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

Magnifique Mustapha, a-t-on vu ici autant de sensibilité pour révéler un parcours humain, je ne pense pas.

La chute, la boxe business, Las Vegas, comment peut on faire confiance à un mec qui s’appelle Donald ? Comment avoir l’humilité d’abandonner un combat que l’on n’estime pas terminé ? (humilité et Ali...). A chacun son Ali, celui-ci n’est bien sûr pas le mien, la canonisation médiatique qui suivra non plus. La bête est à terre et qu’on l’achève ou qu’on la loue, tout cela n’est que de la jouissance malsaine de pouvoir approcher l’indomptable, de lâchement croire que le message et la peur qu’il inspire s’envoleront avec le messager. Et s’il faut des symboles, ils seront pour moi dans l’incroyable levage du siège au début du 11è contre Smokin’, dans l’arrogance du déserteur. Le phœnix humain finit par sombrer, c’est dans la nature des choses, mais la leçon a été magistrale.

Mais le plus extraordinaire dans cette grande saga, c’est ton empathie avec Ali, qui se révèle dans ton écriture. Ici, elle semble au début plus heurtée, moins cohérente, comme pour souligner une fin de parcours chaotique. Pour repartir dans son foyer céleste et dépeindre le fléchissement du messager dans la prophétique prostituée babylonienne. Le plaisir de la lecture tourne à l’exquise gourmandise comme se distillent les formules du poète.

Merci au « derviche du carré lumineux », c’est tellement loin ça, et merci à Mustapha. Je crois bien que les deux disent la même chose. Blessings.

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par YODA

le 20 avril 2009 à 12H20

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

Apparemment LBF et Mus ont sniffé le même produit pour laisser déambuler leur plume avec autant de bonheur aujourd’hui. Com de haute volée.

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par YODA

le 20 avril 2009 à 12H17

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

Dramatique, passionnant, terrible, noir, irréversible, inéluctable, grand, petit, profond, inutile, fou,vain, glorieux, sacrifice. Mélange tout ça et on le résumé de ce dernier et grand volet. Impossible de sortir indemne après la lecture de ce dernier opus tellement sombre et triste. Dire qu’il boxait avec la maladie. Et holmes qui pleure, détail que j’ignorais.

j’ai adoré les deux passages (inutiles ?) sur le rap et vegas. paradoxalement ça rallonge le texte inutilement sans lien réel avec l’histoire, mais c’est passionnant et formidablement raconté.

Ton niveau n’a cessé de s’améliorer au fur et à mesure que tu avançais dans cette série. Quand tu as réussi à passer outre tes péchés d’écrite, tu as touché au divin. Après cette série qu’écrire d’autre sur la vox ? de plus profond, de plus touchant ? de plus dramatique ? on en a déjà parlé tous les deux à plusieurs reprises, tu sais ce que ça me fait ces histoires noires où se mêlent boxe, pauvreté, espoir, gabegie de gloires éphémères, drogue,violence, fin tragique. Ali est la face lumineuse de cette vie-là, mais à quel prix.

Bravo MONSIEUR.

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par beggar

le 20 avril 2009 à 12H42

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

C’est bien beau tout ca. Clossal travail derriere, et recit passionnant. Je suis admiratif..

Congratulations !

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par peteromero

le 20 avril 2009 à 12H49

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

J’ai eu la chance pour mon métier d’effectuer deux longs entretiens avec le philosophe Alexis Philonenko (spécialiste de Kant et ancien boxeur amateur à un niveau sans doute acceptable si j’en juge par ses "restes" à un âge fort avancé).

Le premier sur Cerdan, le second sur Ali.

Il me disait considérer que la "Légende des Noirs" à savoir les combats Ali-Frazier-Foreman étaient l’apogée de l’histoire de la boxe et qu’on ne dépasserait jamais plus pareille intensité.

La fin de la carrière d’Ali c’est une mascarade mais la boxe était devenue un tel cirque que cela était sans doute inévitable.

Le combat contre Berbick... ben on va dire que c’est dommage. Je l’ai revu récemment, c’est pas de la boxe. C’est comme si Pelé se faisait stopper par Llacer.

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par Mad Martigan

le 20 avril 2009 à 12H54

Si Ali m’était conté : « Les combats de la Passion » (8)

C’est très beau avec une dédicace à Gabor, gentleman jusqu’au bout mon pote... Comme je n’écris plus ici je te refile ma breloque lol !!!

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