Les chemins kenyans
Athlétisme kenyan : l’Or des Origines (4/4)
L’extraordinaire réussite collective des Kenyans, qui depuis des décennies fournissent sans faiblir des générations de champions mondiaux, a attiré tout logiquement l’attention d’une multitude d’observateurs et de sportifs qui, souhaitant trouver des raisons à cette domination ou profiter de l’efficacité avérée des méthodes d’entraînement locales, déferlent sur le petit village d’Iten, centre névralgique de l’athlétisme kenyan situé à 2 400m d’altitude dans la Vallée du Rift.



Certains cherchèrent même dans un régime alimentaire très faible en graisses, à base de maïs, les raisons du succès, alors qu’il est quand même difficile de considérer les carences alimentaires d’une population comme un avantage.
Le peuple coureur
Et puisque l’écrasante majorité des athlètes kenyans est issue de la vallée du Rift, et plus spécialement du groupe kalenjin, les spéculations sur l’origine du succès vont bon train depuis ses débuts dans les années soixante, et sont l’occasion de débats et de théories controversées d’où ressort malheureusement l’éternel mythe de la différenciation génétique du genre humain.
Et après des dizaines d’études réalisées sur le sujet, particulièrement par des chercheurs Danois, seul l’argument d’une meilleure répartition du poids corporel a pu être jusqu’ici retenu pour expliquer le rendement plus efficace des coureurs kenyans, qui parviendraient à consommation égale à optimiser leur utilisation de l’oxygène de 10%, et ainsi à réduire l’accumulation de l’acide lactique dans le sang. Le professeur Bengt Salfin, du Centre de Recherche sur le Muscle de Copenhague, a montré que les mollets des coureurs kalenjins étaient en moyenne plus fins, donc plus légers, que ceux des autres athlètes. Et comme l’effort pour soulever un poids dépend de son éloignement du centre de gravité et que cinquante grammes supplémentaires dans le mollet induisent un accroissement de la consommation d’oxygène de 1%, les 400 grammes de moins par jambe trouvés aux kenyans correspondraient donc à une économie d’énergie de 8%!
Et bien qu’il semble également que certains Africains de l’Est présentent une plus grande concentration d’enzymes oxydatives (prévalence de l’allèle I sur le gène ACE), responsables de l’oxydation des glucides et lipides et que l’on retrouve chez tous les peuples d’altitude, personne n’a pu mettre le doigt sur ce mythique «gêne de la résistance» qui, s’il expliquerait bien des choses dans la suprématie des Kalenjins, apparaît aujourd’hui aussi crédible que le mythe de la civilisation atlante. Naftali Temu (bantou), Hicham El Guerrouj ou Paula Radcliffe viennent contredire cette facilité et nous rappeler que le travail et la détermination seront toujours les meilleurs garants du succès.
Car ce que les études ne peuvent prendre en compte, c’est l’énorme motivation d’une population qui, alors que le salaire mensuel moyen est de l’ordre de cinquante euros, découvre dans le sport professionnel une possibilité quasi inespérée de sortir d’une situation sociale bloquée. Un ascenseur dans un pays où la seule possibilité d’évolution, très limitée en terme de salaire, pour un éleveur est le fonctionnariat. Et voir des athlètes gagner en une course en Europe vingt fois plus qu’un enseignant ou un militaire (une victoire sur marathon correspond à deux ans de salaire) a provoqué un engouement sans précédent pour une discipline athlétique déjà culturellement très ancrée dans la vie des Kenyans. Une émulation sportive mais aussi économique, avec le développement d’une véritable industrie liée à la course: création de postes d’entraîneurs, fabriques de vêtements, tourisme,...
Il semble ainsi plus réaliste de parler d’un ensemble de conditions favorables, d’un «terrain fertile», que de chercher à isoler une explication dominante.
Comme en Jamaïque pour les sprinters, la conservation, y compris matérielle (stades et pistes), d’un système éducatif britannique basé sur l’internat et offrant une grande part aux vertus du sport dans le développement a ainsi joué un rôle concret dans l’éclosion des premiers champions, tout comme les possibilités offertes par l’armée de développer les aptitudes personnelles (combien de stades les Français ont-ils laissé à Brazzaville ou à Abidjan?). La St Patrick High School d’Iten, du réseau de l’ordre des Frères Patriciens, est ainsi une véritable institution par laquelle sont passés de très nombreux médaillés olympiques.
Le très respecté Kipchoge Keino, double médaillé d’or aux Jeux et actuellement président du Comité National Olympique, tranche en estimant en connaissance de cause que le principal facteur de cette réussite est «la motivation et le travail. Vous n’aurez rien dans ce monde à moins de travailler dur pour atteindre votre but. La course est mentale, comme trois quart de toute chose».
Une fois que Kip ou Amos Biwott ont commencé à revenir au pays avec une condition sociale nouvelle, une émulation rapide et exponentielle a trouvé écho dans une population prête à tout pour s’en sortir, et déjà habituée à la course et aux efforts physiques. L’écrivain Toby Tanser, auteur de l’essai «Train hard, win easy, the kenyan way», conclut avec humour le débat en affirmant que «la véritable question n’est pas de savoir pourquoi les Africains gagnent, mais pourquoi les occidentaux ne gagnent plus. Il faut attendre des progrès économiques pour changer ça. Quand les Kenyans possèderont des voitures et des télévisions, ils seront à la portée des Européens». Et malgré l’impression de mainmise sur les disciplines de fond, les élus restent peu nombreux au regard de la quantité d’appelés dans des courses locales qui voient chaque fois comme en Ethiopie s’aligner par centaines des postulants à une vie meilleure. http://www.youtube.com/watch?v=1dmjQfCYEtQ
La course est devenue une activité économique, un débouché et un rêve pour des milliers de jeunes Kenyans. Mais les médailles kenyanes possèdent aussi leurs revers:
L’exode
Le Kenya a connu ces dernières années une vague d’exode de ses meilleurs représentants assez importante pour que les instances dirigeantes commencent à parler, alors que des athlètes africains ramènent désormais des médailles vers des fédérations étrangères plus riches, de «vol» et ne se décident à réagir en créant une commission chargée de trouver des solutions au problème.
C’est l’affaire Bernard Lagat, médaillé d’argent du 1 500 mètres pour le Kenya à Athènes derrière Hicham El Guerrouj, qui a mis le feu aux poudres, le coureur n’annonçant sa naturalisation américaine obtenue dix mois plus tôt qu’en mars 2005. Or la législation kenyane ne prévoit pas la double nationalité et il aurait donc du être impossible à Lagat de concourir pour son pays d’origine en août 2004, lors des JO grecs, pas plus que pour son pays d’adoption, le règlement du CIO prévoyant un délai obligatoire de trois ans entre la naturalisation et la participation à des compétitions internationales sous les nouvelles couleurs.
Le scandale est de taille mais Lagat, double médaillé d’or américain aux Championnats du monde de 2007 (1 500 et 5 000m), plaide l’ignorance et justifie ses choix par la nécessité, à trente ans, de trouver des débouchés à sa carrière extra sportive. Et l’argument économique avancé trouve écho dans les exemples de Naftali Temu, trop pauvre pour prendre en charge son traitement médical, ou d’Amos Biwott, licencié de son emploi de gardien de stade et lui aussi tombé dans l’indigence. Les carrières d’athlètes sont en effet courtes et les primes, si elles représentent une somme importante pour des coureurs issus de la plus basse classe sociale kenyane, ne peuvent suffire à assurer l’avenir de leurs familles et le leur.
Et c’est bien la promesse d’une rente à vie de mille dollars par mois (l’équivalent d’un SMIC français, difficile de parler comme cela a été fait de «pétro-champions») qui, en plus de primes conséquentes, a poussé Stephen Cherono et Albert Chepkurui à accepter la proposition qatarie de devenir Saif Saïd Shaheen et Ahmad Hassan Abdullah en 2003.
Mais ce départ négocié avec la Fédération kenyane en échange de la construction d’une piste synthétique à Eldoret, dans la Rift Valley, prit une autre ampleur lorsque Shaheen offrit au Qatar sa première médaille mondiale en devançant lors des Championnats du monde de Saint Denis, la même année, son ex compatriote Ezekiel Kemboi, mettant ainsi fin à une domination kenyane de vingt ans sur 3 000 mètres steeple. Privé de Jeux d’Athènes par une Fédération kenyane ayant refusé, par l’intermédiaire de Kipchoge Keino, et comme pour Wilson Kipketer en 96, de donner un avis favorable à la participation de son ancien ressortissant avant les trois ans réglementaires, Saïd Shaheen décrocha le record du monde en septembre, juste après les Jeux (7’53’’63), et réalisa le doublé aux Championnats du monde d’Helsinki en 2005, devançant une nouvelle fois Ezekiel Kemboi, et Brimin Kipruto pour la troisième place. Mais son tour d’honneur enveloppé du drapeau qatari ne fut pas plus du goût du public, gêné par sa revendication d’appartenance à un pays à l’image pétrolière assez peu flatteuse, que de la Fédération, alors décidée à réagir. Car s’ils concouraient pour des pavillons étrangers et profitaient de contrats avantageux, les champions exilés continuaient à s’entraîner sur leur sol natal et à profiter des infrastructures locales. Excédé, le gouvernement kenyan intima à tous les athlètes naturalisés de quitter le pays sous peine d’expulsion.
Et le phénomène se généralisant à de nombreux pays d’Afrique, c’est désormais la Confédération Africaine d’Athlétisme qui cherche des solutions pour éviter la fuite des sportifs d’un continent entier. Bien consciente que ce n’est pas en le décrétant que les meilleurs éléments resteront au pays, la Fédération kenyane semble sur la voie d’une prise en charge financière après la carrière sportive.
Avec la perte Wilson Kipketer, Stephen Cherono/Saif Saïd Shaheen, et Bernard Lagat, trois des plus grands athlètes de leurs disciplines, on peut comprendre l’amertume des instances kenyanes et des grands anciens qui, à l’image de Kipchoge Keino ou Paul Tergat, regrettent le manque d’investissement personnel dans un pays qui en a tant besoin.
Shitness
Car si les sportifs kenyans dominent aujourd’hui leurs disciplines, la prise en main de leurs intérêts, le management, demeure localement peu organisée et les pousse à faire confiance à des structures occidentales parfois peu scrupuleuses.
En se faisant condamner en appel le mercredi 4 juin 2008 à trois mois de sursis et deux mois de mise à l’épreuve pour avoir hébergé en 2005 une quinzaine de coureurs dans des «conditions contraires à la dignité humaine» (55m², des matelas à même le sol, ni eau chaude ni chauffage, en plein mois de décembre, pour 200 euros par mois et par personne), le manager alsacien Jean Conrath, ancien champion de France du 5 000m (76 et 78), a fait les gros titres au Kenya, où il a hérité du surnom de «négrier des athlètes», et remis au centre des débats une question datant du début des années 80 et de la mise en place de structures européennes et américaines d’accueil des sportifs répondant à un flux d’athlètes de plus en plus important.
Car avec une telle différence de niveau de vie entre les continents, les innombrables coureurs kenyans se précipitent sur la moindre occasion de venir en Europe gagner, même dans des courses modestes, des sommes qu’ils mettraient des mois à acquérir au pays.
Et ce problème, loin d’être un cas isolé, est si récurrent que la fédération nationale s’est vue pour protéger ses ressortissants dans l’obligation de radier de ses listes 19 des 31 agents officiels d’athlètes étrangers, dont bien sûr Conrath, en décembre 2007, avant d’en réintégrer 6 de façon à ne pas complètement priver ses coureurs de sorties financièrement indispensables.
Les instances africaines sont aujourd’hui bien conscientes que c’est l’absence d’organisation au niveau local qui pousse leurs athlètes à courir le cachet en Europe et à se mettre ainsi dans une situation de grande vulnérabilité. Manque de structures de management, de courses locales rémunératrices, tout est encore à faire au Kenya alors que les athlètes foulent victorieusement les pistes du monde entier depuis les années 60.
Et sous l’impulsion du retraité Martin Keino, fils du grand Kip et lui-même victime de ce genre d’exploitation, les choses commencent à se mettre en place, avec pour objectif de ne plus envoyer dans le monde une telle quantité de coureurs, très motivés mais parfois trop jeunes pour le haut niveau international, et ainsi mieux les préparer aux échéances importantes, comme les Jeux, les Championnats du monde ou les All-Africa games.
Alors que les Kenyans sont depuis des années la référence mondiale sur fond et demi-fond et que des athlètes du monde entier déferlent sur les centres de la Rift Valley pour bénéficier des secrets de leurs d’entraînement, la fédération kenyane doit aujourd’hui prendre ses responsabilités et s’organiser pour garantir à ses si nombreux coureurs un niveau de vie suffisant pour ne pas se jeter sur la première occasion de sortie ou sur la première offre de naturalisation, pour que le retrait des pistes ne corresponde pas forcément à un rapide retour à l’indigence, et pour que la préparation aux évènements les plus importants ne soit pas fragilisée par un éparpillement des compétences pour des motifs bien compréhensibles.
Mais encore faut-il que la politique permette aux instances dirigeantes de mener à bien ces réformes... (Une partie additionnelle reviendra cette semaine, sous réserve de validation, sur le conflit de décembre 2007 et ses conséquences sur l’athlétisme kenyan).
Ola Grande Pequeno Peixe,
J’en ai marre de faire des éloges à tes articles...
Salut LBF,
très bon article...tu restes très mesuré sur les explications de type morphologiques ou génétiques...l’étude danoise est intéressante, mais est-elle la seule explication ?
Avant, les européens remportaient certains titres sur fond et demi-fond, mais depuis vingt ans, c’est chasse gardée de certains pays africains...pas tous...le kenya, l’éthiopie, le maroc et avant un peu l’algérie...le point commun en terme de relief, c’est avant tout des pays au tracé montagneux avec un climat aride ou sec...
Concernant l’athlète, et a priori le kalenjin, je ne pense pas que la pauvreté soit la seule explication, la nécessité de devoir s’en sortir...sinon pleins d’autres peuples sur terre seraient de grandes nations de fond...l’héritage anglais avec les stades est une piste très intéressante...
Quand tu dis "certains Africains de l’Est présentent une plus grande concentration d’enzymes oxydatives (prévalence de l’allèle I sur le gène ACE), responsables de l’oxydation des glucides et lipides et que l’on retrouve chez tous les peuples d’altitude", c’est intéressant...mais n’est-ce pas un attribut génétique propre aux peuples vivant en altitude ?
Quand tu cites Paula Radcliffe, d’accord elle est une championne...mais faut voir comment elle lutte, on a l’impression qu’elle va nous faire une attaque à chaque fois, style heurté, toujours en rupture...rien à voir avec la décontraction, la facilité, et le changement de rythme des kenyans...
Pour ce qui est des naturalisations, je trouve cela choquant...c’est une honte de "voler" des athlètes aux autres pays, ceux qui sont en position de faiblesse, dont ils sont pourtant issus...quels que soient les motifs que l’on puisse avancer...l’invocation dans d’autres sports du droit du sol en est un...le jour où l’on verra un athlète d’un pays riche se naturaliser pour un pays pauvre...les pays riches tirent toujours bénéfice et exploitent (quand ça les arrange) les plus faibles qu’eux...
Merci pour l’article.
Ce n’est pas parce que tu trouves des raisons physiologiques aux performances de certains athlètes que cela en devient génétique... :)
Pour l’article, vraiment rien à redire, toujours aussi fluide, toujours aussi intéressant. Un véritable plaisir de lecture :).
Excellente série sur le Kenya avec une belle documentation et un beau style. Félicitations.
Je cosigne LBF, merci et bravo pour ta série sur le Kenya !!!

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