Les grands duels font la légende
A travers quelques uns des grands duels qui ont marqué le tennis de l’ère open, nous réalisons que le sport se nourrit de grandes rivalités qui écrivent sa légende. Ce sont ces oppositions - qui sont souvent des oppositions de style - qui nous ont fait et nous font encore vibrer, et participent à la magie du sport en général, et du tennis en particulier.
Le classico Real-Barça à Santiago Bernabeu, le derby milanais, Boston Celtics contre Los Angeles Lakers, Prost contre Senna, Ali-Frazier... Si le sport en général est souvent le théâtre de rivalités d’anthologie qui marquent son histoire, le tennis est un terreau particulièrement fertile pour ces confrontations de légende. Sport individuel mettant aux prises deux athlètes dans une arène digne des jeux du cirques, ces gladiateurs des temps modernes s’opposent sur bien des terrains: puissance, dextérité, endurance, talent pur, mental. Retour sur quelques duels de l’ère open parmi les plus marquants.
Borg (7 victoires) - McEnroe (7 victoires)
Egalité parfaite entre deux légendes du tennis à la lecture de leurs confrontations. Solidité mentale, lift abondant, jeu métronomique qui use l’adversaire chez le suédois; attaquant de race, "génie" de la raquette basant son jeu sur la vitesse plus que la puissance et la finesse chez l’américain, véritable funambule à la volée. Cette opposition de style entre l’attaquant de pure race et le défenseur inflexible aura donné lieu à quelques passes d’armes fabuleuses. Le tie break du quatrième set de la finale de Wimbledon 1980 est considéré par de nombreux spécialistes comme le plus grand moment de tennis de l’ère open. Si Borg a un ascendant jusqu’au masters de 1980 (7 victoires à 4), l’année 1981 est marquée par un cinglant 3-0 pour Mc, dont les finales de l’US open et de Wimbledon (4 sets à chaque fois). L’américain joue certainement un rôle crucial dans le départ à la "retraite" de Borg. Moins de jus et surtout de gnac, le suédois n’arrive plus à passer la muraille américaine, au propre comme au figuré.
Lendl (21) - McEnroe (15)
Plus qu’une oppposition de styles, une opposition de caractères avec un léger avantage dans les chiffres pour le grand Ivan, mais une confrontation curieusement à tendances très marquées. Lendl avec son jeu très puissant du fond du court ouvre une nouvelle ère. Même si avant lui Connors ou même Borg avaient des jeux considérés comme puissants, ils faisaient davantage appel à la vitesse de jeu pour l’un et la solidité pour l’autre, pour vaincre du fond du court. Avec Lendl, on entre dans le tennis "perforant" en puissance. Mc a du mal à maîtriser le jeu du jeune Tchèque (à l’époque) et perd 7 fois consécutivement contre lui entre Roland Garros 1981 et le masters de 1982. Le temps pour lui de mettre en place son jeu d’attaque et surtout de contrer par la vitesse et la vista les coups de boutoir de Lendl. S’en suit l’acte deux de ce duel, avec 12 victoires à 4 pour Mc entre Philadelphia 1983 et Toronto 1985. 1985? Année charnière pour Mac qui après les sommets atteints en 1984 n’évoluera plus jamais au même niveau. La suite est un cavalier seul de Lendl, qui remportera 11 de leurs 12 derniers duels, et souvent sur des scores sans appel. La clé de l’énigme? Un revers considérablement amélioré chez Lendl (retours et passings notamment) et moins de vitesse chez McEnroe. La messe était dite.
Becker (25) - Edberg (10)
Apparemment l’opposition la moins équilibrée dans les chiffres, mais les chiffres sont parfois trompeurs. Nous avons affaire ici à deux attaquants de pure race, mais d’obédiences différentes. Si l’Allemand peut être considéré comme le premier bombardier lourd du tennis moderne (quel service!!) et basait tout son jeu sur la puissance, le suédois faisait valoir des qualités de vitesse et de coup d’oeil exceptionnelles et une main au filet encore sans égal de nos jours. Deux écoles d’abordage: le couteau entre les dents et une massue à la main pour Boris, la fleur au bout du mousquet pour stefan. Boris avait pour lui sa puissance ravageuse et un retour de revers bloqué qui combiné à une bonne lecture du service du suédois lui a assuré l’essentiel des batailles. Mais cette pluie de victoires faciles et parfois cruelles (6-4 6-0 Masters 92 en poule, 6-4 6-0 6-3 Stockholm 1990, 6-1 6-4 masters 1989)lui a souvent donné un complexe de supériorité qu’il a payé cash lors des grands événements. A Becker la quantité, à Edberg la qualité avec les victoires qui ont compté: demi finale Roland Garros 1989, Finales Wimbeldon 1988 et 1990, finale Masters 1989. Comme Mc face à Lendl, lorsque les qualités de vitesse d’Edberg ont décru de 5% il n’a plus été en mesure des les opposer à la puissance de l’allemand: Becker remporte les 8 derniers combats en ne concédant que 4 sets.
Courier (7) - Agassi (5)
Même si cette opposition n’a jamais eu la première place mondiale pour objectif, et que les deux hommes se sont finalement peu affrontés, elle reste capitale dans l’impact qu’elle aura eu sur André Agassi. Au risque d’en choquer plus d’un, le détonateur de la transformation d’Agassi n’a pas été Pete Sampras, sa source de motivation est plutôt à chercher du côté du natif de Stanford (Jim). Nés tous les deux en 1970, les deux adolescents se croisent régulièrement dans les compétitions de jeunes, et sont même à une époque camarades de chambrée à l’académie Bollettieri. Plus de talent, de précocité, de charisme, le choix d’Agassi comme phare de l’académie est vite fait. Une entrée tonitruante sur le circuit - qui ne se souvient pas de sa demi à Roland Garros en 1988 contre Wilander avec son short en jean et ses longs cheuveux décolorés - et André Agassi est annoncé comme le futur numéro 1 mondial. Il confiera lui-même qu’avec son entourage, au soir de la saison 1988, ils établissaient une stratégie pour ne pas accéder trop vite à la première place mondiale!! Jim dans l’ombre fourbit ses armes. Plus de force physique, et surtout une capacité à enchaîner les entrainements durs qui fait défaut à Agassi, trop sûr de son talent. Premier coup de semonce, Courier le défait à Roland Garros au second tour en 1989. A peine a-t-il eu le temps de digérer le jeu météorique d’Agassi un an avant, que le monde découvre Jim et son coup droit "encore plus puissant". Agassi rétablit l’ordre des choses toujours à Paris un an plus tard au troisième tour, en quatre sets. Puis le trou noir. 6 victoires de suite pour Courier. Pendant que André enchaîne les spots publicitaires et les contrats à 6 chiffres, Jim bosse. Encore et encore. Personne n’aurait parié sur lui mais il arrive au sommet avant les prétendus talents supérieurs de cette génération dorée du tennis US: Sampra, Agassi, Chang. Il accède à la première place mondiale en 1992. Après la déculotée mémorable qu’il inflige à André en demi-finale de Roland Garros en 1992, celui-ci prend un coup au moral et en même temps se rend compte des progrès réalisés par Jim. Ce coup de massue va le pousser vers les sommets. Si une blessure hypothèque sa saison 1993, il reviendra en 1994 en conjugant enfin son talent avec la dose de travail de Jim. André remportera leur dernière confrontation, signe de rédemption, en remontant pour la première fois de sa carrière un déficit de deux sets en 1/4 de finale de l’australian open 1996.
Sampras (20) - Agassi (14)
Superbe opposition de style entre le nec plus ultra des deux spécialités du tennis: le fond de court contre la volée. On pourrait parler de Borg-McEnroe en plus rapide, plus puissant, plus atomique. Aux services explosifs et aux volées millimétrées de Pete, André répondait par ses retours assassins et ses passings ahurrissants. Le meilleur service de l’histoire, contre le meilleur retour. L’opposition a accouché de quelques duels d’anthologie, dont le 1/4 de l’US open 2001 qui reste, à mon humble avis, un des cinq plus beaux matches de tennis de tous les temps. Sampras aura finalement le dernier mot et en quantité (20 à 14) et en qualité (5 grandes finales à 1). En termes d’aura, de palmarès respectifs, de place dans l’histoire du tennis, peut-être la plus belle opposition de toutes.
Nadal (8) - Federer (5)
Une nouvelle opposition de style, qui est en train de s’écrire. Tout à été dit sur Federer, que certains considèrent comme le meilleur joeur de tennis de l’histoire. Il aura fallu un autre joeur exceptionnel, Rafael Nadal, pour que la carrière du Suisse ne soit pas à l’image de celle de Schumacher: un long fleuve tranquille sans concurrence, par la faute de rivaux trop vite dispersés. Au jeu racé et fulgurant de Federer, Nadal oppose un lift de gaucher qui repousse les limites de ce qui avait été vu jusqu’ici en la matière. Des qualités de défense inouïes, une force et une résistance physiques sans égal, il fallait ce colosse d’airain pour contrarier la marche en avant du soliste helvète, véritable Mozart des courts. L’histoire de cette opposition s’écrivant en même temps que ces lignes, je laisse aux protagonistes le soin d’en rédiger l’épilogue...
Pour conclure enfin, j’attirerai l’attention de tous sur une valeur fondamentale, peut-être la seule que nous devrions retenir de ces grands champions: le respect d’autrui. Respect entre Edberg et Becker, estime de l’autre en Sampras et Agassi, et quasi complicité entre Federer et Nadal: c’est en ça que le sport reste un formidable vecteur de valeurs pour la société.
Sportivement votre
Bravo, excellent article !
Article magnifique. Un véritable travail d’investigation mené en toute objectivité, un magnifique style. Bravo Yoda. Tu nous fait rêver.
Oui, très bon article. Vraiment. Epiloguer sur les suite et fin du duel Federer vs Nadal, ça me dit trop rien, on l’a fait en long en large et en travers avec quantité d’articles et de posts ici et ailleurs. OK, tout a été dit.
Une chose cependant : parler de respect, excellent, il le faut, et c’est vrai, il y avait du respect entre tous ces joueurs (on ne voit pas d’ailleurs comment il aurait pu en être autrement). Mais je ne crois pas que Mc et Connors se respectaient.
Tu ne parles pas de cette rivalité, certainement en raison du trop grand décalage dans leurs carrières respectives (6 ans et demi, pas tant que ça) : Connors a commencé à gagner les plus grands tournois quand Mc tétait encore le sein de sa mère. Mais ils ont joué plusieurs fois l’un contre l’autre, ont été ensembles, et pendant longtemps, les n°s 1 et 2 US, à une époque dorée du tennis US, ont joué plusieurs finales et demi-finales de GC l’un contre l’autre (Mc mène 20-14, comme sampras contre Agassi, tiens tiens, et à chaque fois l’attaquant prend le pas sur le défenseur/contreur... indice pour Federer vs Nadal ?).
Selon moi, il y a entre les deux une vraie rivalité, symbolisée par exemple par ce match mémorable (1/2 RG 84 me semble-t-il) au cours duquel McEnroe va coller une raclée à Connors (7-5 ;6-1 ;6-2) et qui va être le théatre d’une des plus grandes gueulantes de l’histoire du jeu, piquée par... Connors !! "ferme ta gueule gamin, retourne sur la ligne de fond pour servir, tu fais ch... tout le monde" etc...). Qui ne se souvient pas de cet épisode ?
Ce qui m’amène à dire que ces deux-là, si on les a vus en photo récemment à Wim, accompagnés de Borg (belle brochette !), en train de discuter tranquillement, n’éprouvaient aucun respect l’un pour l’autre.
Phrases longues et compliquées, très mal écrites, désolé, j’ai pas fait les efforts, mais je pense que tout le monde a compris.
Ahlala Yoda, quel plaisir de lire cet article. Comme ça a été dit, le style est fluide et la connaissance tennistique profonde.
Je n’ai pas connu tous ces duels (et croyez moi, je le regrette). Finalement, mon préféré, celui qui m’a procuré le plus d’émotions dans les années de ma tendre jeunesse, c’est le duel Becker-Edberg. Je pense que le suédois restera à jamais mon joueur préféré. Qui pourrait incarner mieux que lui le tennis. Une classe incroyable, attaquant de rêve, volleyeur de génie (je suis d’accord, on n’a pas fait mieux), et un fairplay infini. Il est le tennis pour moi, et en conséquence, son duel avec Becker, et les matchs d’antologie qu’il a donnés, est le plus beau à mes yeux. Mais que j’aurai aimé voir les duels entre Mac et Borg !
Sampras/Agassi n’atteint pas le même niveau d’émotion pour moi car pour une raison que j’ignore, je n’ai jamais réussi à apprécier vraiment le kid. Cependant, Pete m’aura donné de nombreuses émotions...
Enfin, pour les ptits derniers, le duel entre Fed et Rafa n’a pas encore atteint les sommets de leurs prédecesseurs, à mes yeux (à l’exception pê de la finale de Rome en 2006 - wimby cette année, si c’était fort en émotion, n’était pas pour moi un match si ’exceptionnel’)
Comme Led Zep, j’aimerai te féliciter pour ta conclusion sur le respect, et garder en tête les multiples images de complicité entre l’ibère et le suisse, comme cette petite tape dans les mains à wimby en 2006, qui m’a plus marqué car elle me rappelle la tape dans les mains que peuvent se faire des PARTENAIRES en volley ou encore au basket.
Que d’émotions qui remontent en se remémorant ces moments, merci pour ça Yoda, mais surtout, merci aux protagonistes pour ce qu’ils nous ont fait (font) vivre :)
ledzep, en parlant de respect je n’ai pas mentionné Mc ou Connors parce que tout simplement pour moi ils n’en ont pas témoigné pendant leurs carrières respectives. Lendl et Mc se détestaient cordialement ; Borg était totalement indifférent à ces américains. On dit que le tennis de maintenant n’a plus de caractères trempés comme les leurs, mais comme je l’ai déjà précisé sur ce forum, on oublie souvent que ces fameux joueurs à forte personnalité qu’on veut nous faire regretter, étaient les pires côté fair play et respect d’autrui. Absolument pas des exemples à montrer aux jeunes.
Pour la rivalité connors mcenroe, j’avoue humblement que je l’ai écartée par manque de connaissances sur le sujet. J’aurais dû me contenter d’aligner des chiffres bruts sans pouvoir proposer d’analyse pertinente. Sorry.

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